The Abelians, un savant mélange d’influences, qui semble construire une sorte de passerelle entre rock progressif, musique contemporaine, classique et jazz…

 

Tout d’abord, il y a Nathan Goldman : une bien belle allure, des cheveux longs, une sorte de poète précurseur d’idées extrêmes, que l’on imagine aisément instituant sur la terre l’Eden avec ses messages de paix… Comme il est aussi chercheur en physique théorique à la faculté des sciences, l’on devine également le personnage le nez dans les livres, et inscrivant d’étranges formules dans un petit cahier noir….

Mais trêve de paraphrases, Nath est avant tout, dans le contexte qui nous occupe, le fondateur, compositeur, guitariste (disons même multi-instrumentiste) de The Abelians, un groupe belge dont les sonorités rappellent sans conteste qu’un ruisseau rock progressif coule dans les veines et les cœurs de ces cinq excellents musiciens qui le composent.

L’on pourrait donc réfléchir à ce qui pousse certains d’entre nous vers la musique et les mathématiques… Pour Nath, il s’agit d’un intérêt pour l’abstrait, ou plus précisément, un intérêt pour créer et imaginer via l’abstraction. Créer dans un espace qui parait sans limite… Une quête d’absolu pourrait-on dire ?

Pour ceux qui auraient loupé le coche, le groupe a sorti un EP trois titres en février 2015.

Nath, homme-orchestre, y définit l’espace de la représentation avec une grande précision, en y instaurant d’emblée un régime sensoriel dont l’auditeur devine déjà qu’il sera aussi intense qu’intriguant de par sa complexité structurelle et sa richesse sonore et musicale. Dans la plus pure tradition du rock progressif, cela raconte des histoires et nous invite au voyage présentant successivement des paysages tantôt calmes, tantôt mouvementés. Comme on le sait, cette veine de rock est en soi très inspirée de la musique classique, dans la mesure où les compositions échappent aux structures traditionnelles de la musique pop, et se rapprochent donc plutôt des structures symphoniques…

Les trois titres, allant de 5 à 7 min 24, enchaînent les mélodies fortes, les riffs entraînants et les solos virtuoses, non sans une certaine emphase, mais après tout, « on s’en cogne » : le rock progressif peut être parfois un peu pompeux, certes, mais les amateurs de ce style musical ne s’arrêtent pas à ça.

Pas de falbalas néanmoins. C’est une énergie bien dosée : une technicité vocale à toutes épreuves, celle de Rita Atamira, soprano professionnelle, au chant opératique et théâtral, tour à tour passionné, enjôleur, doux, chaleureux, provocateur, voire tragique. Notamment, au niveau du clavier (en l’occurrence : orgue Hammond, Fender Rhodes, clavecin, harmonium…) essentiel à tout groupe de prog classique qui se respecte. Sous les doigts experts de Jonathan Jefferson, les morceaux ne manquent pas d’être admirablement éclairés dans leurs moindres recoins. Quant à la basse d’Alberto Marchetti (aujourd’hui remplacé par Romeo Iannuci), tout est dans le toucher et dans la nuance, subtilement placée en avant, déroulant sa mélodie, et répondant aux interpellations du jeu de batterie de Daphne Svanias (remplacée par Daniel Duchâteau), énergique et parfois aussi obsessionnel que celui de Phil Collins sur les premiers albums de Genesis. Nous faut-il alors évoquer les guitares de Nath, qui saupoudrent sa quête d’absolu, très rock, même jazzy (de fois à autre), et qui envoient des riffs parfois très lourds à la façon d’Adrien Belew (King Crimson), tout en contrastes maîtrisés ?

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C’est d’un bout à l’autre (presque) parfait. La musique s’y fait art dans une atmosphère de langueur, de fragilité et de douceur. L’EP honore d’une bien belle manière les standards établis jadis par les grands noms du rock progressif : King Crimson, les vieux Genesis, Pink Floyd, Yes, Collosseum, Focus, Arzachel, Camel… L’on est naturellement bercé par ce savant mélange d’influences, qui semble construire une sorte de passerelle entre rock progressif, musique contemporaine, classique et jazz. Ce qui au final produit une musique composite parfaitement en phase avec notre ère musicale. Les trois morceaux sont toutefois assez différents, mais tous emplis d’une grandeur toute symphonique.

Bref, la meilleure façon de découvrir l’œuvre de The Abelians est d’en faire simplement l’écoute, peut-être même de faire un saut ce 24 avril au festival Prog-Résiste à Soignies. On ne leur souhaite rien de moins qu’une salle comble !

Dans l’entre-temps, il vous est loisible de découvrir l’interview de Nathan Goldman ci-dessous, qui ne manquera pas de vous éclairer sur ce groupe qui n’est pas dépourvu d’originalité.

Photo : (c) Rui-Moreira

SD Bonjour Nath,

En plus d’être le chanteur, guitariste, compositeur et fondateur de The Abelians, à savoir un groupe de rock psychédélique – progressif qui envoie du lourd, l’on te sait chercheur en physique à la faculté des sciences. Voilà une combinaison pour le moins surprenante. Comment gères-tu ton temps entre ces deux passions ?

La musique et la physique théorique sont deux passions, deux activités que l’on peut pratiquer à toute heure du jour et de la nuit, sans aucune contrainte d’horaire (du moins aucune contrainte extérieure)… il suffit donc de gérer son temps, en fonction des priorités. En pratique, cela impose une discipline importante (peu de sorties, une vie sociale assez limitée), beaucoup de travail, mais ça en vaut la peine!

SD – Quand je dis que vous envoyez du lourd, il ne s’agit bien sûr que d’une formule qualitative. Pas question ici de surcroît de décibels. Que du contraire, vous faites une musique pour oreilles délicates, voire avisées. L’on imagine ô combien les soins que vous apportez aux compositions sont minutieux. L’on sent une terre véritablement fécondée par votre plaisir, et votre volonté de parfaire votre œuvre. Pourrais-tu développer ?

J’ai toujours eu de l’admiration pour les groupes capables de proposer un subtil équilibre entre richesse musicale (harmonique, rythmique, vocale) et envolées «rock ’n roll»… Des groupes comme The Who, The Soft Machine, Colosseum, Focus sont des exemples de groupes ayant initié ce type d’approche d’une façon remarquable (vers la fin des années 60, tout début 70’s). Nous apportons beaucoup du soin, en effet, à nos compositions et à nos arrangements, pour que la musique puisse s’exprimer sous différentes formes (aussi bien en live qu’en studio). Nous sommes conscients que l’audience, et donc les oreilles et type d’écoutes, sont très variés : certains se laissent emporter sans essayer de comprendre les subtilités des compositions, d’autres s’amusent à tout analyser : « Tiens, ils jouent en 11/4 ! »… Quel que soit le type d’écoute, il est néanmoins important de «plonger» dans cette musique, et nous espérons que c’est dans cet état d’esprit que les personnes découvrent et apprécient notre travail.

SD – La musique d’Abelians renvoie un miroir permanent du talent de ses musiciens, et nous assure d’un mariage réussi entre esthétique et performance. Est-ce le hasard qui a réuni d’aussi bons musiciens, ou est-ce toi, Nathan, qui as lancé un appel en manifestant ton exigence de trouver l’exception ?

C’est essentiellement le hasard des rencontres (la sphère musicale Belge est finalement assez petite, on finit par connaître tout le monde à force de fréquenter les clubs de jazz, les concerts de rock, de musique classique et de musique du monde), et puis c’est le résultat de beaucoup d’années de travail et de changements successifs au sein du groupe. J’ai beaucoup de chance de pouvoir travailler avec des musiciens aussi remarquables et professionnels au fil des ans…

SD – Pourrais-tu nous présenter tes musiciens ?

Alors, Rita, je l’ai déjà dit, est une soprano professionnelle, qui se produit essentiellement dans un répertoire classique et belcantiste (il s’agit en gros de l’opéra italien des 18-19e siècles). Elle a une voix d’une douceur et d’une variété exceptionnelles. Elle est particulièrement impressionnante… A voir sur scène…

Jonathan Jefferson est organiste, également professionnel, spécialiste de la musique baroque et romantique. Il est organiste dans plusieurs paroisses et se produit régulièrement en concert. Il occupe vraiment une place centrale dans le groupe, puisque l’orgue est une pièce maitresse dans les compositions, notamment au niveau de l’harmonie.

Ensuite, nous avons Romeo Iannucci … c’est un bassiste talentueux, qui ne recule jamais devant les lignes de basses (parfois complexes) que j’écris. Il apporte une touche très jazzy dans le groupe, quelque chose de très groovant, avec beaucoup de feeling. Romeo est très proche de Michel Hatzi, le bassiste du groupe Akamoon, ce qui se ressent en effet dans sa musicalité.

Le dernier arrivé est Daniel Duchateau, un batteur vraiment exceptionnel, d’une finesse remarquable. Daniel a reçu une éducation très jazz également, mais il a eu l’occasion de toucher à beaucoup de styles musicaux. Pour moi, son jeu de batterie offre une combinaison parfaite de clarté, de subtilité, et de puissance… c’est évidemment ce qu’il nous fallait pour le groupe.

Je dois insister sur le fait que le bassiste qui joue sur l’EP est Alberto Marchetti, un bassiste italien tout aussi remarquable (qui vit depuis peu au Mexique), et la batterie est quant à elle jouée par notre batteur féminin, gréco-hongroise, Daphné Svanias, qui se consacre depuis peu à des projets plus centrés sur le blues.

SD – Comment l’inspiration te vient-elle en composant ? La volonté première serait-elle d’intellectualiser ta musique, qui serait mathématisée et structurée par des règles analogues à celles de la géométrie par ex, ou à rebours, de créer une musique du cœur, portée par une inspiration profonde « ouverte aux accidents » ?

La question est belle, mais assez complexe. Je pense que ma première démarche est rarement intellectuelle. Une composition démarre généralement lorsque je ressens quelque chose de spécial en pianotant au piano ou à l’orgue, parfois en jouant à la guitare ou à la contrebasse. Selon cette démarche, une nouvelle musique intéressante est souvent un «accident»  (même si on peut supposer que celle-ci était peut-être déjà inscrite dans notre inconscient). Je suis parfois tenté de partir d’un pattern rythmique (quelque chose de mathématique, en quelque sorte), mais ceci n’aboutit que si j’arrive à coïncider celui-ci avec une harmonie ou une mélodie qui me parle ou me fait vibrer. Au final, la composition est une sorte d’itération basée sur ces deux approches («musique du coeur» et démarche intellectuelle)…

SD – Ces sonorités « datées » des grands noms du rock progressif (King Crimson, Genesis, Pink Floyd, Yes, Jethro Tull, Procol Harum…) sont-elles une volonté totalement assumée ? Avec tout ce qui existe aujourd’hui en termes de simulation d’amplis, comment en arrive-t-on à vouloir sonner comme d’antan et utiliser du vintage ?

Quand il s’agit de choisir un son, je me laisse guider par mon instinct : j’ai une idée assez précise des sons qui me plaisent (généralement associés à des amplis à lampes, des instruments anciens, …) et on choisit notre matériel dans ce sens. On ne travaille pas avec des ordinateurs ou des systèmes de simulations. J’aime les sons authentiques (vrai clavecin, orgue hammond, pédales analogiques). Il n’y a pas une « volonté de faire du vintage », je constate simplement que le rock «moderne» utilise plus de sons artificiels que dans le passé, et je suis moins sensible à ce type d’esthétique digitale. Il s’agit aussi d’une question pratique, partiellement liée au budget : dans les années 60-70, on se permettait de transporter des instruments très lourds, de passer des semaines en studio à tester des mélanges d’instruments lors de sessions interminables… La musique rock «moderne» se débarrasse de ces contraintes en utilisant du matériel digital plus léger, et qui à mon goût est moins intéressant au niveau de l’expérimentation sonore… Mais c’est un avis très subjectif !

SD – Comment travaillez-vous ? Plutôt studio ou home studio ? Table analogique ou digitale ? Travailler à l’ancienne avec des supports à bande, ne serait-il pas une forme de purisme utopique, quand on sait que le passage au digital s’impose au mastering par exemple ?

Nous avons enregistré notre premier EP au studio Dada à Bruxelles, qui combine subtilement matériels d’enregistrement digitaux et analogiques. A nouveau, je pense que ce qui est crucial est la prise de son des instruments (réels), et ce studio propose un matériel de prise de son tout à fait remarquable, et qui convient très bien pour la musique que nous développons.

SD – Cette esthétique de la musique est-elle réellement perceptible à toutes les oreilles ?

Tout dépend du support. Il est évident que cette esthétique n’est perceptible que lorsqu’on écoute la musique dans de bonnes conditions acoustiques (e.g. installation audio ou casque audio de bonne qualité)… Cette esthétique n’est quasiment pas perceptible si on utilise des haut-parleurs de laptop ! Pour le reste, je pense que toutes les oreilles sont potentiellement sensibles à la qualité du son, mais cela requiert un intérêt pour la musique (ce qui n’est pas universel) !

SD – A quelle forme de public, pensez-vous vous adresser ? Des amateurs de musique ou de sons ? Ou les deux ?

A toute personne intéressée par un univers musical original, et qui désire plonger dans celui-ci pour l’explorer…

SD – Pourrais-tu nous parler de votre premier EP «The Abelians», en quelques mots, phrases ou paragraphes ? Laisse parler ta ferveur. 🙂

Eh bien, il est constitué de trois morceaux. On peut éventuellement les voir comme trois tableaux formant une histoire, dans la mesure où on y retrouve les mêmes personnages, mais sous différentes formes. Je vous invite donc à écouter le premier morceau, qui s’appelle « Hidden Rainbows » (c’est à dire, les « arc-en-ciel cachés » en français). Le morceau raconte la rencontre entre un personnage qui tente d’ensevelir ses merveilles dans la terre, ici représentées par des arc-en-ciel, que ce personnage trimbale dans ses poches ; il s’agit donc de la rencontre entre ce personnage un peu magicien et d’un être démoniaque, une sorte de maître des lieux, qui le surprend sur les faits et qui le condamne : en effet, ce maître des lieux refuse que l’on dissimule ses richesses sur ses terres  (un peu à la manière des réseaux sociaux actuels, qui nous poussent à dévoiler systématiquement nos merveilles au monde entier). L’histoire est elle-même narrée par une sorte de troubadour, qui a assisté à la scène… Musicalement, on entend un contraste important entre le début du morceau (qui décrit le personnage principal) et la partie centrale du morceau, caractérisée par un riff assez soutenu (pouvant presque rappeler Black Sabbath), et qui décrit la descente aux enfers du personnage principal…

Le second morceau de l’EP s’intitule « Evil Talk », et il s’agit en quelque sorte de la suite de Hidden Rainbows. Ici, on s’attarde sur le discours d’un personnage démoniaque, que j’imagine féminin et aquatique (donc une sorte de sirène maléfique), et qui tente de séduire sa proie (la proie étant le personnage aux arc-en-ciel de Hidden Rainbows)… il s’agit donc d’une sorte de pacte faustien. Sur le plan musical, on voyage entre des ambiances très différentes: on commence par plonger dans l’océan, on y découvre la sirène maléfique, les paysages s’assombrissent, puis le jeu de séduction commence avec le chant de Rita. La partie centrale du morceau est un mélange un peu fou de musique baroque, de musiques populaires espagnoles et balkaniques… On y retrouve des thèmes de Bach et de Beethoven ! Niveau instruments, on peut entendre des clavecins, des harmoniums, des guitares classiques… Tout un Univers sonore ! Je n’en dirai pas plus, je vous invite à écouter cette chanson attentivement !

Le dernier morceau de l’EP s’appelle « Two Shadows ». Il raconte le retour d’un personnage sur un lieu spécial, situé au milieu d’une forêt, et qu’il fréquentait avec sa bien-aimée. Ici, ce sont les arbres qui parlent au personnage, et qui tente de le réconforter. Ce morceau permet à la guitare de s’exprimer dans un registre assez mélodieux et mélancolique… J’aime beaucoup la sensibilité qui se dégage de ce morceau. On y retrouve aussi une belle partie rythmique : un solo d’orgue écrit par mon ami Alberto Kurtz, qui a joué de la basse dans le groupe.

« The Abelians », en écoute sur Deezer

SD – Le Fender Rhodes et l’orgue Hammond de votre claviériste-organiste sont des instruments clés dans vos compositions. Quel autre matériel affectionnez-vous, sur quoi jouez-vous et pour quelles raisons ? 

L’orgue Hammond et le Fender Rhodes trouvent en effet une grande place dans une série de compositions. En studio, nous avons également enregistré des clavecins et de l’harmonium (instruments parfaitement maitrisés par Jonathan, qui joue de ceux-ci dans divers ensembles «classiques»). Pour le reste, les guitares et basses (des Fender, évidemment!) et la batterie sont relativement standards… Evidemment, la voix de Rita joue un rôle central dans nos compositions, mais je ne pense pas qu’on puisse parler de «matériel» dans ce cas. 🙂

SD – En assistant à vos concerts, l’on sait déjà qu’il y a largement matière à un album complet. Cet opus est attendu avec impatience. Pourquoi cette attente fiévreuse et dévorante ? 🙂

Nous y travaillons… patience ! Par ailleurs, j’en profite pour inviter les mécènes (ou labels) à nous aider dans ce projet ambitieux !

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