Photos : Jean-Marie Vanderzwalmen

La spontanéité avant tout !

 

Talisco, voilà un artiste généreux et pur, qui ne triche pas ! Bien dans son corps et dans sa tête, il se complaît dans ses états d’âme, qui n’affectent pas sa manière de penser, et reste convaincu qu’il ne peut se détacher de ce qu’il crée.

Voici quelques années déjà qu’il a décidé de saisir sa chance de vivre sa passion au quotidien, sans concession vis-à-vis de ses convictions, qui ne changent pas d’un jour à l’autre.

D’un tempérament sanguin, Talisco a gardé de ses origines espagnoles, outre son nom, une nature de bon vivant qui le rend sympathique dès le premier abord.

Son caractère emporté se ressent dans son travail : comme l’art brut, sa musique se nourrit de tracés instinctifs. Il œuvre par intuition comme nul autre ne peut le faire. Chez lui, le fond et la forme ne font qu’un, et ce serait une erreur de vouloir isoler l’un de l’autre : on passerait complètement à côté de l’intérêt de son œuvre, où textes et musique vivent en symbiose, à l’image de leur créateur.

Répondre à une sensation par une réaction immédiate qui en emboîte les rythmes percutants en cavalcade où se poursuit dans des contre-pieds tempétueux et permanents, une explosion sonique, riche d’harmonies puissantes, d’orchestrations luxuriantes, saturées, hymnes et mantras indie-pop, à faire pâlir Foals et autres Pixies… Voilà l’idée !

L’inspiration instinctive qu’on lui connaît lui vient de ses mémoires, de ses voyages, de ses rencontres, ou encore de ses fantasmes. Le voilà qui fouille dans ses entrailles, cueille sa chair, débroussaille son âme. Il crève le silence, faisant éclater ce qui bouillonne en lui pour donner naissance à des sentiments qui nous transportent aux abords de contrées connues ou inexistantes, voire purement psychiques. Il suffit de fermer les yeux pour que cette musique nous projette directement sur son vaste planisphère imaginé.

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Jusqu’alors, depuis 2014, sur My Home, son EP, et Run son premier album, il était plutôt le poète du monologue, se repliant dans son monde intérieur pour y découvrir par le souvenir ou par l’imaginaire les voies qu’il avait empruntées, se complaisant surtout au vague et au fantasmagorique : il n’exprimait en musique que les pulsations de son cœur. Depuis Capitol Vision, ses efforts d’objectivation lui font exprimer des images de sa vie bien réelles de ses trois dernières années passées à observer, notamment, la Cité des Anges depuis les hauteurs de Mulholland Drive, au-dessus de la canopée urbaine, « pour contempler les lumières les plus brillantes de la ville ». « Pour faire la lumière sur soi. ». Capitol Vision étant la métaphore qui désigne l’endroit le plus haut d’où l’on peut contempler les événements les plus importants de sa vie.

C’est de ces riches expériences de son existence que semble surgir la grandeur de l’album : trois folles années de rencontres avec des artistes, de concerts (plus de 200 dates), qui lui ont permis de voir pléthore de choses : des moments forts qu’il a souhaité immortaliser en musique. Du fantasme à la réalité. Tel a été le chemin jusqu’à Capitol Vision, sorti le 27 janvier dernier. Un travail devenu élixir de plus en plus subtil. Une démarche ludique et généreuse en matière : textes, mélodies et traits rythmiques, avec linceul de synthés, et riffs de guitares plus déchirants et cinglants qu’à l’accoutumée.  Il en résulte onze morceaux encore plus directs et rock que ses prédécesseurs, donc pensés pour le live.

Plusieurs chansons de l’album combattent à leur manière la grande faucheuse qui a emporté l’un de ses proches : Behind the River, Sitting with the braves,… A kiss from L.A. est, quant à elle, ce baiser brûlant symbolisant sa love story avec Los Angeles. The Race, n’est autre qu’une course effrénée qui raconte les processus de création de ses chansons, l’écriture de son album. Sa manière de vivre et de composer dans l’urgence, pied au plancher…

Capitol Vision interpelle, apostrophe et fait apparaître de somptueux décors, comme une rêverie éveillée. Chaque titre a été enregistré en fonction des lumières du jour ou de la nuit, entre couchers de soleil et néons des clubs downtown, from L.A., New York ou Berlin.

Talisco s’adonne à son art en « self-made man » : il compose, enregistre et réalise quasi toutes ses chansons tout seul (avec un ordinateur et un tas de machines. Il a joué tous les instruments du disque, hormis la batterie), avant de rejoindre le studio pour les dernières finitions, mais n’en demeure pas moins humble vis-à-vis de sa carrière qui déjà flamboie.

L’artiste se produira en concert le 22 avril prochain à Louvain La Neuve. Il bénéficie déjà d’une grande sympathie et reconnaissance dans le cœur des mélomanes belges. 🙂

Vivement le D Day !

Dans l’entre-temps, l’interview !

Talisco – Vidéo : A Kiss From LA

SD – Jérôme Amandi, alias Talisco, bonjour et enchantée !

Alors, Talisco, ça sent le bidouilleur en solitaire dans son home studio. Le self-made-man. Même si on a du mal à croire qu’un seul homme se cache derrière ce flot de mélodies aussi efficaces que flamboyantes ? Quel est ton secret ?

Manger bio et boire de l’eau minérale tous les matins bien sûr ! 😉

Non, sans blaguer, je voyage beaucoup et me complais à contempler tout ce qui se passe autour de moi. J’en fais mon petit film imaginaire que j’intègre dans ma petite boîte à musique, que je retranscris ensuite chez moi. Il n’y a pas de secret, c’est du boulot ; des heures et des heures où je m’acharne à créer. Mais j’adore ça.

SD – Talisco, l’alchimiste alors ? Ou le magicien, dans toute la force du mot ? 🙂

Tout à fait : j’aime mélanger, bidouiller, tester, par pure passion… C’est un travail considérable, mais ce n’est jamais sous contrainte.

SD – Ton engouement a-t-il été nourri par un événement particulier ?

Ca vient de moi…. D’une volonté d’exprimer des choses, l’envie de créer. Il n’y a pas eu de déclencheur. Pas même dans mon enfance. C’est vraiment ma nature intrinsèque de vouloir créer.

SD – De prime abord, l’on aurait envie de dire que ta musique parle à tout le monde, avec une certaine légèreté, or, l’on s‘aperçoit, en atteignant l’espace intérieur de cette immense grotte dont on ne voit jamais vraiment le bout, qui est ton univers, que les voyageurs-auditeurs, que nous sommes, en reviennent le cœur chargé d’émotions. Légèreté, profondeur ? Si l’une est accessible à tous, l’autre l’est beaucoup moins… Quel est le maître mot selon toi ?

Les deux s’imbriquent parfaitement. Ce n’est pas incompatible. C’est dans ma nature d’être positif. Toutefois, j’ai cette sensibilité qui m’amène à y ajouter une pincée d’émotion. Ce que tu entends par « profondeur » donc…

SD – Voilà des années qu’on entend parler de toi, d’abord de façon plutôt discrète, et aujourd’hui, c’est l’explosion, une véritable fulmination de mélodies indie-pop-folk-electro (difficile de te cataloguer car tu n’aimes pas les clichés) qui nous touchent de manière plus directe, plus cinglante, comme tes guitares, avec des cordes métalliques, le tout mâtiné d’influences californiennes. Pourrais-tu nous parler de tout ce chemin parcouru, cette évolution de My home, Run à ton dernier album Capitol vision ?

En fait, sur My Home et Run, j’ai fantasmé toutes les paroles que j’ai écrites. C’est un chemin de rêverie qui m’a amené à créer…

Quant au deuxième album, c’est du vécu pur et dur. Cela correspond à trois folles années de rencontres avec des artistes, de concerts (plus de 200 dates), j’ai vu et vécu plein de choses, des moments forts que j’ai souhaité immortaliser en musique. Du fantasme à la réalité. C’est ça le chemin ! Un pas énorme, je trouve…

Talisco – Vidéo : Stay (before the picture fades)

SD – Depuis The keys, te voilà pris dans les fulgurations qui éclatent dans la haute atmosphère de la pub. C’est arrivé comment, ça ? 

C’est quelque chose que je ne maîtrise pas et dont je souhaite m’écarter. Ma bulle se limite à la création artistique. Je crée, je fais ma musique, et à côté de ça, il existe des agents de communication qui s’emparent de ma musique et se l’approprient pour de la pub, des marques ou autres. C’est là où est la frontière.

SD – Justement, cette chanson, The Keys. Il y a plusieurs interprétations possibles. Hymne de reconnaissance, hymne à la joie ? Ou une dernière danse avant l’ombre ?

Hymne à la joie ! Le thème principal étant que nous redevenons des enfants en essayant de revivre nos premières envies, notre insouciance qui nous amène à faire les choses sans apriori, on se débarrasse des contraintes de société…

SD – Que tu nous fais passer de façon très hypnotique… C’est ta marque de fabrique…

Oui, pour le moins. 🙂 C’est vraiment ce que j’aime faire.

SD – Il y a quelque chose d’animal, de très instinctif et de spontané dans ta musique. Particulièrement sur Capitol Vision. Tu ne mens jamais, et ça se sent. Cette énergie, comment vas-tu la chercher en studio ? Plutôt numérique ou analogique ?  Tes sons n’ont rien de déshumanisés, même quand tu fais cracher la fuzz ou lorsque tu les tritures ! On y sent une réelle volonté que cela sonne naturel, analogique, vivant, organique… A l’instar de tes textes qui parlent directement au cœur des gens

En effet. Mais je suis seul, et du coup, quand je veux véhiculer cette idée-là, c’est une histoire de ressenti à l’enregistrement. Ca se joue à pas grand-chose…

C’est clair que j’aime cette sensation live, et d’authenticité (surtout sur Capitol Vison) dont tu parles, tout en aimant l’aspect électro des choses, qu’il me plaît de maîtriser en studio. C’est une affaire de mix et de réglages, de dosage, en fait !

Je travaille mes morceaux à 90 %. Ensuite je vais voir un ingé-son dont c’est le travail de mixer et de bosser sur les fréquences…. Il ajuste le tout et va au bout des choses.

SD – L’on t’a entendu reprendre des morceaux d’anthologie de Depeche Mode, tel que Never let me down again, riche de rythmes percutants et d’harmonies puissantes. Sont-ce tes influences ? Sinon où vas-tu chercher ton inspiration ?

Mes influences sont vastes. Nombreux sont ceux qui m’ont marqué. Depeche mode en effet, les Pixies aussi… Mais étant curieux de nature, j’écoute énormément de musique dont je ne raffole pas forcément. Je me nourris de nouveautés. Je me tiens au courant de ce qui se passe musicalement. Tout cela participe à mon inspiration de façon naturelle. De même, je déteste passer trop de temps sur un morceau que je crée. J’évite de l’intellectualiser. Je travaille dans l’instant et dans l’instinct. Au-delà d’un certain temps, je le fiche à la poubelle, de peur de m’être laissé influencer par le voisin. La méthode qui marche, parce qu’elle me convient, c’est de travailler vite.

Je suis assez binaire, dans la vie également. Ca me parle ou ça ne me parle pas. C’est ainsi que j’avance. J’ai besoin de choses immédiates et percussives et qui viennent me faire vivre.

SD – Comme tes refrains lumineux et accrocheurs, aux riffs déchirants ? Tandis que tes couplets sont plus sobres…

Oui, j’ai besoin de cascades. J’ai besoin de préparer le terrain et d’être catapulté. Que ça explose à force de m’être échauffé. C’est comme tu dis ma «marque de fabrique». C’est ma vie !

Talisco – Vidéo : The Keys

SD – Ce petit accent bordelais qui chante dans ta bouche, sont-ce tes racines bien ancrées dans le derme et dans le cœur ? Toi qui es de souche espagnole également…  Tu fais un carton en France, et ta musique envoûtante embarque le plat pays. Cela va sans dire. Tu as vécu au Canada et tu es un inconditionnel de la Californie. Pourrais-tu nous apporter quelques éclaircissements ? Qui est le vrai Talisco, sorti de son contexte musical ?

Je n’ai pas de double vie. Je suis ma musique… Mon quotidien est fait de concerts, de voyages….

Mon lien avec Bordeaux, ce sont mes amis et le goût du vin.

J’y ai grandi, et l’accent m’a pris. 🙂 Mais mes vraies racines sont espagnoles.

Le plus gros de ma culture, de mon éducation, c’est bien l’Espagne. Quand tu rencontres ma famille, mes parents, c’est vraiment l’Espagne !

SD – Si nombre d’artistes se sont découragés en cet univers sans pitié qu’est le «marché» de la musique, toi, en revanche, tu n’as jamais lâché l’affaire. Un trait de caractère qui te définit plutôt bien ?

J’ai toujours été dans la bataille. C’est ma vie, faite de challenges…

Je n’ai jamais eu l’impression de galérer pour défendre ma musique.

Ainsi va la vie. Rien n’est facile, il faut aller le chercher, le prendre. Et pour le prendre, il faut se battre.

SD – Compétiteur ?

Non, j’aime les défis personnels, mais je déteste me battre contre les autres.

Il est question de dépassement de soi, et non de se mesurer à quelqu’un.

SD – Capitol Vision, à la différence de ses prédécesseurs, semble davantage axé sur des chansons assez posées et centrées sur tes états d’esprits et les messages que tu souhaitais faire passer. Est-ce exact ?

C’est comme je te l’ai dit, axé sur mon vécu de ces trois dernières années. C’est une métaphore. Le capitole est un monument emblématique. J’ai créé le mien et m’y suis posé pour observer les moments les plus forts de ma vie. J’en ai ainsi fait ressortir les plus belles pépites pour en faire un album.

SD – Tu évoques des moments fous, étourdissants et parfois irréels, durant ces trois dernières années d’immersion californienne, la love Story avec L.A., tes tournées un peu partout dans le monde entrecoupées de plongées plus intérieures en studio. Pourrais-tu nous en parler ?

J’ai profité de chaque moment d’accalmie dans ma vie de ces trois dernières années pour revenir à Paris pour composer. Je n’ai fait que des allers-retours et n’ai pas encore eu l’occasion de me poser jusque-là. Et depuis la tournée du deuxième album en janvier, je n’ai pas eu un moment de répit. C’est comme une autoroute où les aires de repos ne m’offrent pas plus de 10 minutes. C’est une course effrénée.

SDParlons de ton label Roy Music. Comment a-t-il été impliqué, s’il en est, dans l’écriture et l’enregistrement de tes albums, et a-t-il influencé ta propre force créatrice ?

Non. J’ai la chance d’avoir un label qui me laisse faire ce que je veux. C’est le luxe absolu. Si cela n’avait pas été le cas, j’aurais arrêté. J’ai une chance énorme.

SD – Passons maintenant à l’avenir. Tu es au beau milieu de ta tournée européenne. Notamment à Louvain La Neuve le 22 avril prochain. Comment vois-tu les années à venir, et plus généralement l’évolution de ta carrière, déjà très audacieuse ? L’attends-tu avec impatience, ou tu n’en as aucune idée, et tu verras ce que l’avenir te réserve ?

C’est un mélange de tout cela. Parfois je me pose la question : que va-t-il advenir de moi dans les prochains mois ? Et en même temps, je me dis que tout ce que je vis n’est que bonus, c’est une chance, un cadeau de la vie…. Je ne suis pas inquiet : je m’éclate ! Il se passe des milliers de belles choses pour moi, que je n’imaginais pas vivre. Si tout devait s’arrêter, le milieu de la musique étant très fragile, je n’en serais pas meurtri. Ce qui est pris n’est plus à prendre.

Talisco « Capitol Vision » en écoute sur Deezer