« Il meurt lentement celui qui ne change pas de cap, celui qui ne prend pas de risques pour réaliser ses rêves… »

Ainsi vogue et s’épand la pensée d’Olivier Juprelle, dit OJ, guitariste, compositeur, interprète, et ex-bassiste de Mud Flow. Comme celle de Pablo Neruda, elle n’est pas de nature à éviter la passion et son tourbillon d’émotions, celles qui redonnent la lumière dans les yeux…

S’il fallait faire son portrait croqué sur le vif, ce serait d’emblée cette vigueur impétueuse qui agit avec souplesse et vivacité. Olivier est un passionné de boxe française, qu’il pratique régulièrement… Un sport à forte teneur idéologique. L’ardeur au bout des poings, au bout des doigts, du médiator ! Et non sans rigueur : «La boxe c’est cette autodiscipline au quotidien», nous confie OJ, pour faire disparaître tous vos doutes, toutes vos peurs. «C’est elle qui me mène à cette envie de composer et de jouer chaque jour». «De la force et l’espoir d’aller chercher plus loin en n’ayant peur de rien, de sonner à la porte de l’inconnu sans aucune retenue». Merci à la Grande Sophie pour ces quelques mots soufflés à l’oreille. Il en va de même dans la musique. «Il faut savoir se mettre en danger», explique-t-il. Sortir de son carcan, de la rigidité qui le retient, d’aller à sa guise et de prendre le pouvoir pour ainsi se retrouver quelque part entre l’univers d’un Vincent Venet, au romantisme flamboyant de Comme un bijou dans le mercure, sur Le bruit et la fureur, et autre Cythère gainsbarrien, du même album, et celui des dance floor évoluant autour d’enrobées électroniques, de Ni Dieu ni maître et de Chagrin délicieux, extraits de son dernier opus, Sinomaniaque. Avec comme règle d’or de faire la part belle aux textes. Des mots qu’on implore à fleur de peau, ciselés, scandés, passionnés, intimes parfois, disant les maux, mais aussi toute la force d’exister… Des plaisirs d’amour, comme des lendemains qui déchantent. D’un feu qui couve, et qui ne demande qu’à flamber, qu’à escalader le ciel…  Sa musique est, de la même façon, jusqu’au-boutiste, authentique, et tout autant mouvante, à l’image de son créateur, et les mots qui l’atteignent se colorent de ses propres sentiments.

Si d’aventure il devait se chercher dans le miroir tel un Dorian Gray pris d’amnésie, il n’en retirerait qu’une seule conviction, celle d’être un véritable artiste caméléon. Olivier fuse dans un univers, puis dans un autre. On y ressent son besoin de prendre le large vers d’autres rivages en quête d’environnements toujours moins aseptisés et moins monotones. «Démon parfois conquis, mais jamais vaincu», il les embrasse tout entiers, en exploite toutes les combinaisons, en explore avec avidité toutes les richesses, toutes les nuances du sentiment. Il essaie un texte, comme on essaie un vêtement. Il se l’approprie, il l’assouplit et l’ajuste à son corps… Et c’est là une superbe reconnaissance pour ses auteurs Joseph d’Anvers et Arman Méliès, que l’on connaît pour avoir entre autres collaboré avec Alain Bashung, Julien Doré ou Hubert Félix Thiéfaine…   L’éclectisme de sa musique entre en résonance avec son public dont il s’enrichit et sa propre personnalité d’artiste caméléon.

Olivier Juprelle – Vidéo : Comme un bijou dans le mercure (live)

OJ fait de l’artisanat d’art, allègue-t-il. Nouvelle preuve avec Sinomaniaque, son dernier album – concept – entièrement, patiemment et passionnément, confectionné par lui-même, de la composition à l’enregistrement,  jusqu’au design de la pochette, avec le soutien de ses acolytes, Jérôme Mardaga à la (seconde) guitare, et Christophe Waeytens, au management… Au rythme d’écoutes répétées, le vertige nous gagne, tant la voix, toujours plus murmurante, oscillant entre parler et chanter, qui sent les heures de réflexion en solitaire, se révèle fascinante et réveille des échos surprenants dans notre quotidien comme dans notre perception du monde.

Il y transmet des messages forts pour son public. L’esthétique, toute particulière, offre une très grande variété sonore : envolées guitaristiques et claviers se combinent harmonieusement et témoignent d’un attrait pour la pop, le jazz et le rock. Exit la basse, et la batterie qui se voit remplacée par des passages de boîtes à rythme 80’s. L’album se présente comme une seule plage à écouter d’une traite. Les chansons sont des extraits live et des reprises du premier album, entrecoupés d’effets et de sons enregistrés dans les rues de Pékin, des balances de Shanghai, et de conversations d’autochtones…

Rien ne nous en apprend plus sur un musicien que d’examiner le lieu où il évolue. C’est dans ce sanctuaire qu’il passe de longues heures en solitaire à créer son histoire, et à récréer son inspiration, coupé du reste du monde, admirant des horizons qui parlent à son âme…  Un beau jour, par hasard, son projet a pris davantage d’envergure. Et ses horizons inspirateurs se sont étendus à la Chine….

Dans son dernier clip Dix heures dans le noir, une chanson écrite par Joseph D’Anvers, notre artiste caméléon incarne le rôle d’un héros à l’ivresse amnésique. Après une longue errance nocturne dans les rues de la ville, il se réveille au petit matin avec un trou de mémoire total. Tout en essayant de reconstruire les souvenirs oubliés, il entend une mystérieuse voix de femme, réelle ou rêvée, qui lui chuchote des doléances à l’oreille comme une amante délaissée. C’est la voix de Pékin.
Entre remords, monde parallèle et souvenirs troubles, le clip évoque la problématique du contrôle de soi, de ses pulsions, du désir. Notre personnage aurait-t-il succombé au pêché de la chair ?

Tel est le pitch du nouveau clip d’Olivier Juprelle.

Olivier Juprelle – Vidéo : Dix heures dans le noir

INTERVIEW

C’est par une belle après-midi d’automne, tandis que les derniers rayons du soleil s’affaiblissaient jusqu’à une totale obscurité, en bordure du lac de Genval, que Sounding a rencontré Olivier Juprelle.

SD – Bonjour Olivier,

Si tu devais te décrire par quelques phrases singulières, quelles seraient-elles ?

Je dirais que je suis un artisan qui évolue dans l’artisanat d’art, qui fais un max de choses tout seul, en bricolant, avec les copains qui donnent des coups de main, en réalisant ses clips lui-même, jusqu’à la promo, sans maison de disque, et sans infrastructure me permettant de pouvoir déléguer facilement.. J’ai toutefois la chance de connaître Christophe Waytens, mon agent, de bon conseil au niveau de ma production et des contacts presse.

Comme artiste, j’ai une formation au conservatoire en jazz, et ai eu le prix du meilleur guitariste de l’année à Londres. Je prends mes projets très au sérieux, et mets du cœur à l’ouvrage, et ai cette approche de travailler ma matière au maximum pour fournir un produit qui soit le plus élaboré possible….

SD – Pour toi, faire de la musique, et chanter, à t’écouter, c’est un éternel départ dans l’imaginaire, une incursion en terre de poésie…  «Comme un bijou dans le mercure» en est un exemple éclatant…

Ça me fait très plaisir que tu le voies ainsi, mais j’ai tant de respect pour les mots et pour la chanson française, que je laisse le soin à mes auteurs, Arman Méliès et Joseph d’Anvers, dont c’est le talent, de se charger de faire de la poésie.

L’artisanat d’art, c’est aussi une forme de respect du public, lequel passe par le fait de passer par des auteurs qui ont ce talent enfoui dans leurs tripes. J’aime tant la poésie qu’une sorte de torpeur, en constatant le talent d’Amand et Joseph, m’éloigne de la capacité d’écrire… L ’on me dit souvent que je devrais essayer… Un jour peut-être ? 🙂

Alain Bashung et Arman Méliès – Vidéo : Ivres

SD – Pour orner tes mélodies, tu as donc choisis des grands, ces deux auteurs susmentionnés (que l’on connaît entre autres pour avoir collaboré avec des Alain Bashung, Julien Doré et autres Hubert Félix Thiéfaine)… Tu fais donc clairement de la chanson à texte. N’est-il pas donc plus difficile pour toi, qui écris la musique, de garder ton identité en chantant les mots des autres ?

Je ne sais si j’ai une réelle identité publique à proprement parler. Que d’autres s’emparent de mes mélodies pour en faire des textes ne me dérange pas, puisque quelque part, je sens que c’est leur plaisir d’écrire ces textes sur mesure suivant leur ressenti. Quant à moi, je serais plutôt celui qui, comme on essaie un vêtement, essaie un texte, se l’approprie, l’assouplit et l’ajuste à son corps pour s’y sentir le mieux possible…

SD – A quelle forme de public, penses-tu t’adresser ? 

Plutôt élitiste. Qui privilégie la qualité, qui connaisse la musique et sache faire la différence entre un texte brillant et un texte juste correct, entre des choses qualitatives et d’autres plus mainstream, dans la moyenne, et dans la médiocrité. Je conseille à tout le monde ce livre de Thierry Sechan, le frère de Renaud, « Nos amis les chanteurs », qui a trait au sujet…

SD – Sinomaniaque est un album concept… On y sent les forces incontrôlables, celles de l’instinct à l’état pur…  Laisse parler ta ferveur. 😉

🙂 Sinomaniaque, c’est avant tout une expérience, une aventure, un voyage, une manière de marquer le coup, de se rappeler, et de montrer qu’on n’a pas rêvé… Que cette salle remplie de chinois très enthousiastes était bien réelle…  C’était une aventure infiniment humaine et touchante. Je me suis senti très honoré de me voir invité à tourner en Chine… Mais les budgets étant limités, nous ne pouvions être que deux musiciens sur scène. Une contrainte qui a fait naître beaucoup de créativité entre Jérôme et moi. Cette phrase d’André Gide : « L’art naît de contraintes, vit de luttes et meurt de liberté » est d’ailleurs très à propos.  Il a donc été question de réorchestrer et de réarranger tout mon répertoire, de façon que ça passe juste avec deux guitares, sans perdre énergie et intérêt sur scène. Les batteries ont été remplacées par des boîtes à rythme des années 80 et les basses par des synthés. On a gardé les guitares et les voix. Sur place la magie a opéré. C’est en rentrant qu’on a décidé d’immortaliser l’expérience, après un énorme travail de mix et de mastering.

Je suis ravi de constater un certain engouement autour de cet album.

olivier_juprelle-chine2015-12

SD – Après une longue errance nocturne dans les rues de Pékin, tu t’es réveillé au petit matin avec un trou de mémoire total. Tout en essayant de reconstruire les souvenirs oubliés, tu entends une mystérieuse voix de femme, réelle ou rêvée, qui te susurre des doléances à l’oreille, telle une amante délaissée. C’est la voix de Pékin. Que te dit-elle ?

Ah… 🙂 C’est donc un extrait de Dix heures dans le noir, un texte de Joseph d’Anvers que j’adore vraiment…

L’idée était de rendre hommage à ce voyage. Le héros ne sait pas vraiment s’il a cédé à la tentation. Il se réveille après un trou noir de 10 heures, et à mesure que le temps passe, il parvient à reconstituer pièce par pièce ce qu’il s’est passé durant la nuit… On imagine qu’il a cédé à la tentation… Dans le clip, le héros remonte le temps à moto, de la droite vers la gauche, il y a cette femme chinoise, avec un serpent sur elle, qui symbolise la tentation… Ce clip évoque la problématique du contrôle de soi, de ses pulsions, du désir…

SD – La scène chinoise (dans toutes ses acceptions) te procure-t-elle un sentiment particulier ?

C’est un choc culturel. A tous niveaux. C’est le pays de tous les contrastes et de tous les paradoxes.

SD – Cette idée de l’Orient semble agir sur une zone de ton esprit que l’on pourrait appeler goût de l’évasion ou besoin d’ailleurs, à la manière d’un puissant stimulus… Dis-moi…

En effet, je n’aime pas les voyages organisés. Le tourisme de masse ne me parle pas. C’est l’aventure ou rien.  Les vrais voyages sont une richesse. A travers une tournée telle que celle-ci, il m’a été loisible de le vivre…

SD – En fonction de tes humeurs, ou des thèmes des chansons, l’on a parfois l’impression que tu nous emmènes en des univers musicaux plutôt variés, qui font le grand écart, tantôt aux relans gainsbarriens, aux mots d’amour souvent alambiqués, c’est le cas de Cythère sur ton album Le bruit et la fureur tantôt dance Ni Dieu ni Maître sur Sinomaniaque ? Tu m’en parles ?

Sinomaniaque est une parenthèse… qui nous a permis de placer des morceaux inédits tels Ni dieu ni maître… Mais mon ADN reste du côté organique. Une vraie basse, une vraie batterie. Ce sera pour le prochain album. 🙂

capture

SD Chagrin délicieux est un bel oxymore… Et le genre d’univers que tu affectionnes : les lendemains qui déchantent, sombres et denses, aux réminiscences bashungiennes…

Tout à fait. C’est en tout cas l’un de mes univers. Je ne dévoile rien de ma personnalité à mes auteurs, de façon qu’ils puissent écrire à leur gré, suivant ce qu’ils pressentent de moi. Je m’approprie leurs textes comme on essaie un vêtement, je l’assouplis et l’ajuste à mon corps, comme je l’ai déjà dit. Toutes ces chansons me font vibrer et entrent en résonance avec mon être. Il y a une réelle interaction entre mes auteurs et moi, en ce sens que je veux donner l’impression que ce qu’ils écrivent colle parfaitement à ce que je suis.

SD – Ce choix, oscillant entre parler et chanter parfaitement assumé chez toi, ça t’est venu comment ? Quelles sont tes influences en la matière ?

Primo, je ne suis pas un grand chanteur… J’ai beaucoup évolué, mais malheureusement pas suffisamment pour vraiment chanter sans parler… Deuxio, je n’aime pas trop les chanteurs à voix. Balavoine et Matthew Bellamy, ça me laisse totalement froid. J’aime plutôt les voix graves, et songe donc d’emblée à Jim Morrison et à Arno…

SD – Tes maîtres à penser ?

Mon ancien prof de philosophie de l’art, Frank Pierobon, l’un des plus grands spécialistes de Kant au niveau européen… Il m’a énormément influencé au niveau de l’approche philosophique de mon art, de l’authenticité, de la question visuelle, et de mon parcours en général.

www.olivierjuprelle.com

img_5314