Crédit photo : Elodie Gregoire

Que celui qui pense que la musique n’échappe pas à l’empire de l’entendement, et s’intellectualise en vue de traduire sans hiatus les émotions du cœur humain, s’arrête immédiatement de lire ce qui suit… A moins qu’il ne s’élève de dix coudées de hauteur pour prêter l’oreille… Il y découvrira une musique à la rencontre du vent, une vraie perle de poésie et de mélancolie, qui le baladera au cœur d’une nature magique et fabuleuse où respire la douce chaleur du sentiment…

Cette musique, celle d’In Lakesh, conduit à la paix intérieure, à l’intériorisation, à la méditation, et remplit de ce fait sa fonction réelle et essentielle.

En touchant le coeur et l’imaginaire des hommes, elle les unit et les invite à ressentir en eux-mêmes les souffles vitaux agissants… A rebours d’une société furieusement individualiste, le message ne manque pas de charme : In Lakesh autrement dit « Tu es mon autre ! ». Avec cette volonté implicite d’unir, de rassembler les peuples. Tel est le code maya déchiffré. Une vision que le groupe applique dans son mode de jeu et de composition : « On change d’instrument, on (com)prend la place de l’Autre et l’enrichit de ce qu’on est. » Dixit le « macaque à 5 culs », ainsi qu’ils se surnomment entre eux. Une bestiole chimérique qui rassemblerait un peu de chacun d’eux en une seule entité.

L’inspiration est donc puisée dans l’unité, en l’occurrence l’amitié qui cimente le groupe, une mise en vibration, circulation et fluidité de l’énergie par les mots, la musique et les voix, ainsi que dans leurs pratiques artistiques et culturelles telles que la peinture, le cinéma, la littérature, la poésie, dont l’élément propre est l’intériorité – le sentiment dépourvu de forme – qui s’ordonnent aux élans du cœur et aux mouvements de l’âme.

Ces valeurs symboliques prennent notamment tout leur sens dans un morceau comme Hákarl, extrait de Coma, au rythme hypnotique, où l’impression de communion avec la nature et le monde est rendue d’autant plus palpable par la présence des percussions à peau qui font vibrer le squelette. Même si le texte est sombre, car il est cette fable poétique/politique qui relate la montée du fascisme et ses méthodes insidieuses, la volonté de s’unir est éminente. On y ressent aussi la révolte intérieure et le besoin de combattre les injustices flagrantes.

Parmi celles-ci, on vous le donne en mille… Le TTIP, aberration de la mondialisation, se trouve être le sujet de Diversion, le court-métrage de Nicolas Van Ruychevelt, qui sera diffusé sur les réseaux sociaux fin juin dans le contexte du festival Esperanzah!. Dans le petit nombre de compositeurs qui ont participé à la bande originale du film, on retrouve notre quintette, avec Hákarl dans sa version instrumentale, résolument engagé, à l’image du festival, qui utilise l’art pour sensibiliser son public à une thématique répondant au contexte politique. Ce film est une véritable œuvre sociale qui questionne le paradoxe entre les replis culturels de plus en plus forts et une libéralisation économique sauvage et violente.

Mais revenons à notre « macaque à 5 culs », ci-dessous interviewé. 5 culs comme 5 gaillards multi-instrumentistes : Fabien Noël, Bertrand Baijot, Sébastien Bernon, Bruno Baudewyns et Antoine Valvin, qui ne manquent pas d’humour et d’idéaux, et dont la virtuosité n’empêche pas de cultiver l’humilité pour garder un esprit qui se laisse enseigner.

Crédit : In Lakesh

SD – In Lakesh, bonjour !

L’on vous a découvert en 2014 avec votre EP Albatros, qui dissémine une indie-folk inspirée et aérienne, déjà très surprenant d’inventivité, d’une justesse de ton incroyable sur son authentique et textes saillants, avec des images plein les mots. Et voilà qu’en mars 2016, vous enfoncez le clou avec la sortie de Coma, d’une cohérence musicale qui se déploie d’un bout à l’autre de l’EP. C’est prodigieusement varié, à la fois éclatant et tout en retenue, blindé de pépites de rock progressif. La question se pose : qu’avez-vous médité durant ces deux années,  et quelles ont été les phases de votre développement sur le chemin du perfectionnement ?

La musique est effectivement, pour nous, une forme de méditation. Elle réunit, fédère autour de son caractère ritualisant, permet d’entrevoir les traces d’un sentier appelant à la réflexion, à l’intime…

Le fait d’être tous multi-instrumentistes nous permet de créer d’une manière singulière, étant chacun perméable aux différentes places et instruments du groupe. La composition de Coma a pris pratiquement 1 an, s’enrichissant par le collectif et non à l’initiative d’un seul membre.

Notre processus d’écriture est lent et long, par souci de justesse. Il arrive après la construction de la chanson en termes de structure et mélodie, comme pour clôturer la fresque sonore. Nous tentons aussi de faire coller au mieux nos images/aspirations à la phrase mélodique déjà écrite.

Vous parlez de perfectionnement et à ce titre, en guise d’exemple, on s’est laissé la possibilité de modifier toute chose et ce, jusqu’au moment de l’enregistrement. La chanson Leaky Landscape In Higher Clouds était vouée à être uniquement instrumentale mais, un petit mois avant le studio, une ligne de chant s’est imposée à nous…

On aime envisager les compositions comme évolutives, comme une photo qui se modifie au cours du temps. Toutes les chansons – tant sur Albatros que sur Coma – ont été réarrangées depuis leur enregistrement original. Elles continuent et continueront d’évoluer, processus d’expérimentation et de maturation infini…

 

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Photo Coma EP

SD – Outre les éclectiques clins d’yeux dont vous nous régalez, à des groupes comme Yes, Pink  Floyd, Antimatter…, quelles sont selon vous vos influences et vos maîtres à penser ?

Belles références ! Merci pour ça ! C’est marrant de constater que vous citez des groupes qui ont marqué la mémoire collective. Yes, Pink Floyd ou même Radiohead, des groupes qui sont nommés quand le public ou les journalistes parlent de notre musique. Ça nous étonne un peu mais c’est vraiment flatteur, on adore leur travail ! On a tous été bercés, touchés par des arts très variés, qui n’ont parfois rien à voir avec ce qu’on aime faire en tant que musicien ou en tant que groupe. Ceux que vous citez ne nous influencent pas consciemment mais nous ont sans aucun doute façonnés !

A l’origine, on s’est tous rencontrés avec nos bagages de musiciens – un métissage de styles musicaux très éloignés : jazz, folk, rap, métal, chanson française, électro, rock progressif… Par exemple, Bruno a fait le conservatoire puis une école de jazz alors que Seb vient plutôt du métal. 😉 Mais ça a surtout été la rencontre d’individus porteurs d’une mémoire sensorielle, musicale, émotionnelle. Des potes quoi…

Au-delà des influences musicales actuelles que peuvent être Balthazar, Volcano Choir ou encore Other Lives, nos inspirations viennent surtout de nos pratiques artistiques et culturelles telles que la peinture, le cinéma, la littérature, la poésie…

 

SDIn lakesh est une salutation Maya qui signifie « Tu es mon autre ». « Ame ou sœur, Jumeau ou frère de rien » ? Comme l’a écrit Lara Faban… 😉 Est-ce le rapport que vous privilégiez entre vous ? Sinon quel est le message que vous souhaitez véhiculer par ces mots ?

Haha ! 🙂 On avait oublié de citer Lara dans nos influences ! Le message In Lakesh se veut universel, avec pour volonté d’unir, de rassembler. On applique cette vision dans notre mode de jeu et de composition : on change d’instru, on (com)prend la place de l’Autre et l’enrichit de ce qu’on est.

Et puis il y a le In Lakesh, version collectif, incluant toutes les personnes qui ont contribué d’une façon ou d’une autre au projet, une sorte de grande famille. D’ailleurs, la release party de Coma a rassemblé tous les membres, pour proposer une soirée interdisciplinaire : expo, performances plastiques, concerts… avec une bonne douzaine d’artistes !

Réellement, nous essayons d’entretenir des liens (tant sur scène qu’en dehors) justes, simples, forts et vrais. En concert, il y a ce truc magique qui unit tout le monde, qui fait vibrer les personnes au même moment. Evidemment, chacun perçoit les choses en fonction de qui il est, mais c’est tout de même une expérience assez dingue ! Nous faisons de la musique pour cette raison, pour cette vibration, cette forme d’union, ce qui ne peut que faire du bien dans le contexte social actuel…

 

Credit : Elodie Gregoire

 

SD – On sent que votre musique se façonne autour de ce qui se ressent et se vit. C’est une musique organique et instinctive. Parfois tribale (je songe notamment au fabuleux Hákarl, extrait de Coma.) Qu’en pensez-vous ?

Avec notre musique on tente d’interpréter des moments, des perceptions temporelles, spatiales, naturelles…

Le côté animal/bestial, instinctif nous parle beaucoup parce qu’il fait appel à une notion de primal, de brut, qui peut se vivre lors de moments de transe notamment. D’où ce côté tribal. En fait, ce n’est pas réellement un choix conscient, mais plutôt une évidence, que d’aller dans cette direction « organique ». La répétition, les jams, les concerts sont un moment de vie, un rituel, du ressenti pur !

Pour la petite anecdote, on se surnomme entre nous « le macaque à 5 culs », une bestiole chimérique qui rassemblerait un peu de nous tous en une seule entité.

 

SD – Pour trouver votre souffle créateur, l’on aurait tendance à vous imaginer dans un sous-bois d’arbres aux influences apaisantes et inspiratrices…  Soit, comment vous organisez-vous pour composer ? Qui compose les musiques et qui écrit les textes ? Et faites-vous souvent des résidences ?

Effectivement, nous affectionnons ces lieux, ces énergies de nature, à la fois puissantes et subtiles. Nous avons fait pas mal de résidences de créations dans des chalets, des fermes en pleine campagne belge, à la lisière des forêts… Ça nous paraissait essentiel, et ça a, sans aucun doute, nourri le propos artistique.

Pour la création, chacun choisit un instrument selon son envie du moment, propose et rebondit. On se laisse guider par l’énergie de l’instant, par synesthésie et, paradoxalement, on réfléchit beaucoup sur la pertinence, la cohérence. D’où l’essai, le tâtonnement, les « instants de grâce »…

 

SD – Du binaire au ternaire, vous n’avez peur de rien. On note des mesures composées, en 7/4 notamment…  Votre public serait-il un public averti ?

Oui et non ! Ce que nous proposons n’est pas pensé pour être complexe, mais bien pour refléter le plus justement possible des morceaux/parties de nous 5, sans calcul. Que l’auditeur capte ou non que la mesure est composée, complexe ou non, cela ne revêt au fond que peu d’importance. Evidemment, si ça peut exciter certaines oreilles de découvrir/appréhender la complexité, c’est génial !

 

SD – Nous en avons parlé sur nos pages récemment : votre chanson Leaky Landscape In Higher Clouds  fait partie de « ces moments ouverts sur l’imaginaire, avec ses volutes progressives de harpe et ses sons de guitares comme issus d’effleurements délicats… » L’intervention de Pia Salvia à la harpe, qui est juste magistrale, ne serait-elle qu’un one-shot ?

Difficile à dire, même si c’est fort probable qu’elle soit de la partie sur l’un ou l’autre morceau dans le futur ! Il y a aussi la performance de Jo, la violoncelliste sur Season of Locust, qui a beaucoup compté pour nous. Dans les potes, il y a Midnight Stubble, l’autre projet de Bertrand, et StevN, guitariste/chanteur, avec lesquels on voudrait bosser. En tout cas, il est certain qu’il y aura d’autres collaborations, le projet est et restera toujours ouvert à toute personne désireuse de faire quelques pas avec nous !

In Lakesh – vidéo de Leaky Landscape in Higher Clouds 

SD – Surprise et émerveillement sur Too many faces où vous usez soudainement de notre belle langue française. C’est d’une poésie à couper le souffle.  La langue de Molière se prêtait-elle davantage à clore avec brio le livre magique ?

Une fois encore, ça n’a pas vraiment été réfléchi. C’était plus une question d’expérimentation puis d’évidence. Comme un clin d’œil à nous-mêmes, belges et français, que de finir le deuxième volet de l’histoire de Franky, personnage évoluant au cours du triptyque d’EP, avec de la prose française. Un challenge aussi, de casser les frontières de l’indie…

 

SDComa n’est semble-t-il que le deuxième volet de la trilogie de mini albums que vous avez annoncée. A vous voir évoluer, le goût de la perfection va grandissant. Ce troisième EP laisse présager du meilleur à venir. Qu’en est-il de cet ouvrage ? Une date de sortie ? Voilà que nous l’attendons fiévreusement… 🙂

Bande de p’tits curieux, haha ! La date de sortie, à vrai dire, on n’en sait rien. On s’y remet doucement, quelques semaines après la naissance du petit dernier, Coma, sorti en mars. Pas de baby blues, il faut préparer les lives avec ces nouvelles chansons tout en canalisant cette envie frénétique de création !

On prend le temps de l’expérimentation, on essaie de sortir de nos habitudes, casser nos lignes de conduites, nos automatismes. Et on conserve cette même envie de ne pas se formater et d’évoluer ensemble.

 

SD – Tout récemment, vous avez également réalisé la musique d’un court-métrage, Diversion, de Nicolas Van Ruychevelt, qui s’apprête à être diffusé fin juin sur les réseaux sociaux. Pourriez-vous nous en toucher quelques mots ?

Nico fait déjà partie de la famille In Lakesh pour un futur projet de clip, il nous a proposé de poser des notes sur le court-métrage et c’est Hákarl, en instrumental, qui a été choisi pour la BO de Diversion. Le thème nous a tout de suite touchés. Une fiction d’anticipation sur notre société, 10 ans après la signature de TTIP, traité de libre-échange qui ouvre la voie à toutes les dérives capitalistes. On y est sensibles et on estime que si notre musique peut servir des causes justes, on fonce ! Hákarl est justement une fable poétique/politique, sur la montée du fascisme et sur ses méthodes insidieuses… Ça ne pouvait pas mieux tomber !

DIVERSION // Bande annonce // Production Esperanzah!

In Lakesh – vidéo de Hákarl (live)

SD – Depuis 2014, vous avez eu l’occasion de fouler les planches de quelques belles scènes, telles que celles du Festival Esperanzah!, de l’Inc’Rock BW Festival, du Festival Beautés Soniques, ou encore du Verdur Rock 2015 dont vous êtes sortis vainqueurs. Vous vous êtes notamment produits à l’Orangerie (Botanique) lors de l’édition Propulse 2016. Quels sont vos projets live à court, moyen, et long terme ?

On va relancer la mécanique des concerts intimes : les « living-room sessions ». Le principe est simple : on va jouer chez les gens, ils invitent qui ils veulent, rendent le lieu intimiste, on joue, on fait passer un chapeau, on boit un coup, on partage et tout le monde est content ! On aime beaucoup cette formule. Puis le chemin va continuer à se tracer, mais vers où ?? Les choses se sont, jusqu’à aujourd’hui, présentées à nous assez naturellement. On va garder l’état d’esprit qu’on cultive et voir où ça mènera. En tout cas, tant qu’on vit et ressent ce qu’on propose et qu’on se marre, le « macaque  à 5 culs » vivra et on continuera ! 🙂

 

« Coma », en écoute sur Deezer :

 


 

In Lakesh en formule acoustique, se produira demain, le 17 juin, en ouverture des Fêtes de la Musique de Namur, parmi plein d’autres groupes programmés…

https://www.facebook.com/events/281651778847747

Page Facebook : https://www.facebook.com/inlakesh.be

Site officiel : http://www.inlakesh.be

 

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