Photo : Jean-Marie Vanderzwalmen

L’on évoque rarement le nom d’Hooverphonic  sans songer aux années 60 et 70, subtil mélange de genres pour définir une empreinte qui leur est propre : un style « rétro chic », devenu une marque de fabrique.

Au cœur d’une relation hallucinée entre cinéma et psychédélisme, aux ambiances hitchcockiennes et de John Barry, en passant par James Bond, Saturday night fever, Jamie Lidell, et sonorités western, tout a toujours été là pour nous surprendre, en proie à une magie sans cesse renouvelée.

Par-delà  l’esthétique qui fait leur identité, il y a bien sûr le son, maître mot, et cette marginalité volontaire qui persiste à se tenir à l’écart des tendances musicales qui font « le buzz », cheminant entre glamour pop, rock vintage, et disco beat (Badaboum !), où l’on retrouve plusieurs voix, aussi bien masculines que féminines. Celle de leurs chanteuses solistes, Liesje Sadonius, Kyoko Baertsoen, Esther Lybeert, la mythique Geike Arnaert, et Noémie Wolfs, mais aussi, de nouvelles collaborations qui ajoutent une autre couleur, Emilie Satt, Christa Jérôme, Tjeerd Bomhof, Janie Price, Neil Thomas, et Felix Howard…

Plus qu’un groupe, Hooverphonic est un projet, un concept, un état d’esprit ! L’idée de travailler avec plusieurs types de voix leur a toujours ouvert de nouvelles perspectives… En deux décennies, le duo est plus que jamais resté soudé, et n’a jamais perdu la foi, grâce à un public  fidèle et avisé. Grâce à ce mélange de voix, et surtout de flair, il a su garder intacte sa popularité.

En combinant le passé (les guitares vintage de Raymond), une belle collection de claviers (dont certains ont fait les grandes heures du rock), avec des sonorités inventives, voire des idées souvent décalées, anachroniques ou humoristiques, Hooverphonic se distingue par un mode unique en son genre, tel un groupe rétro-futuriste, prêt à tout pour s’extraire de la routine et se trouver des défis inédits.

Ainsi, ce duo de perfectionnistes, inspiré et aventureux, n’a eu de cesse de passer un temps inconsidéré à triturer ses sons, en maximisant les possibilités du studio et de l’acoustique. Du monde des machines à celui de l’analogique, sur bandes magnétiques, et en live (ou presque), il privilégie dorénavant une position organique, enracinée et plus objective, s’inscrivant contre la subjectivité plus artificielle des ordinateurs et des samplers, pour ainsi accoucher d’un album encore différent, In wonderland, mais dont le fil rouge est tissé en paroles et musique, comme l’éthique de ses transversales pérégrinations dans un univers en constante évolution qui lui permet de s’émanciper des turpitudes de la vague musicale du moment.

Ce dernier opus, sorti en avril 2016, est probablement le plus surprenant de tous, et néanmoins fidèle de son éclectisme qui donne au groupe son esprit de toujours.

Depuis sa sortie, les salles sont combles et les auditoires heureux. Voilà les indices d’une tournée fructueuse.

Rencontre avec deux figures de proue : l’omniprésent bassiste et leader en chef, Alex Callier, et son plus fidèle acolyte et guitariste, Raymond Geerts.

Vidéo de l’interview – Par Valérie Cooreman et Patrice de Matos

 

SD – Alex Callier et Raymond Geerts, bonjour !

20 ans de carrière et voilà que vous nous emmenez au pays des merveilles. Est-ce vraiment votre état d’esprit après tout ce chemin parcouru depuis A New Stereophonic Sound Spectacular ?

Quand on regarde notre carrière, et qu’on écoute tous nos albums, on a prouvé que nous étions un groupe très éclectique. Au départ, très électronique et dark, assez froid même. Or en 1998, on a sorti Blue Wonder Power Milk, totalement différent, avec des cordes, des cuivres, et dégageant plus d’émotion. Puis en 2000, The Magnificent Tree, avec Mad about you, où l’émotion est foncièrement omniprésente. Chaque album est toujours inspiré d’une bande originale d’un film qui n’existe pas. Tantôt psychédélique, tantôt Bond, tantôt Hitchcock… C’est à notre sens ce qui fait toute la richesse. Quand on joue live comme ce soir, on réalise que la set list surprend à chaque morceau. On passe d’une atmosphère à une autre. Ce qui n’est pas si évident pour l’auditeur. On peut ainsi imaginer que certains ont des albums préférés d’Hooverphonic : le premier album, par exemple. Et d’autres, au contraire, n’aiment peut-être pas trop les débuts de notre carrière, préférant les grandes orchestrations. Chaque album est un enfant, avec une personnalité bien à lui.

SD – Cette nouvelle formation sur In Wonderland, en travaillant avec plusieurs voix, est-ce une manière pour vous de rompre avec la routine, et de rendre votre palette sonore plus colorée et polyforme ?

Avec In wonderland, l’on a surtout voulu utiliser des chansons écrites il y a longtemps, que l’on appréciait depuis des années, mais que l’on ne pouvait sortir puisque l’on n’avait qu’une chanteuse. Badaboum par exemple, qui est un duo homme/femme. C’est aussi le cas de God’s gift et Moving, avec la voix de Felix Howard. On songe aussi à Deep forest… Quand Noémie a quitté le groupe, il nous a paru évident de pouvoir enfin créer cet album dont toutes les chansons, déjà superbes dans leur version originale, se devaient de sortir.

SD – On vous a entendu dire qu’une chanteuse ou un chanteur ce n’est pas pour la vie. Comment faites-vous le choix de ces voix pour créer cette alchimie avec votre musique ?

C’est tout d’abord la voix, on travaille avec cette voix et l’on n’en cherche aucune autre. La chanson et la voix ne font qu’un. On n’a jamais cherché de chanteurs. Principalement des gens que nous connaissions bien avec lesquels on travaillait depuis des années. Des écrivains, par exemple, avec une voix toujours intéressante et particulière. Après 20 ans on a compris que le moment de l’enregistrement était primordial. C’est ce premier « take » qui peut être magique. Voilà pourquoi nous avons souvent gardé les voix de nos démos originales sur nos albums. Ce fut notamment le cas avec Geike et Noémie. C’est comme tomber amoureux d’une femme. On ne connait pas encore la chanson mais il y a une forme de spontanéité, une fraîcheur, qu’il est précieux de capturer.

Dans ce monde digital où nous vivons, c’est en effet possible. On peut enregistrer n’importe où : sur In Wonderland, certaines voix ont été capturées dans des chambres à coucher, à Londres, ou encore dans le sud de la Norvège, chez moi, ou en Italie dans un petit studio. A l’évidence, on constate que le chanteur, au moment d’enregistrer le take en studio, essaie de recréer quelque chose qui n’a plus rien à voir avec le premier jet, ce qui lui fait perdre sa simplicité et cette forme de nonchalance qui n’est présente que dans la version originale. Le stress et la tension n’amènent rien de bon.

SD – Le moins que l’on puisse dire, c’est que vous n’aimez pas les rites immuables. On sent une volonté d’évoluer continument, et de vous mettre en danger du même coup ? C’est possiblement ce qui vous caractérise ? Badaboum, par exemple ! 😉 Un pari néanmoins réussi… Un vrai tube sur les ondes radio, mais quelque peu improbable….

Quand on entend Badaboum, il y a certes quelque chose de très catchy, mais en même temps une sorte de mélancolie dans l’arrangement des cordes. C’est ça le fil rouge chez Hooverphonic. Cette mélancolie, tel un mix curieux entre Hitchcock, Saturday night fever et Jamie Lidell... Ce sont souvent ces mix étranges qui font le succès. Stromae en est un bel exemple : une sorte de mix entre musique électronique, roots africains et Jacques Brel. Ces combinaisons de plusieurs influences valent de l’or. On crée ainsi un univers propre.

Hooverphonic – Vidéo : Badaboum

SD – Quand on parle d’évolution, on songe aussi à votre goût prononcé pour l’esthétique qui suit le même mouvement : de la vidéo à la lumière, en passant par les vêtements… Vous cultivez cela depuis toujours. C’est une réelle volonté ?

Depuis le début, nous avons toujours accordé de l’importance au look du groupe. Un look « retro-clean », tantôt new wave, tantôt plus glamour, mais bel et bien spécifique. Aussi la typographie d’Hooverphonic est toujours restée la même. Notre musique étant très visuelle, l’image est vraiment importante. Y compris au niveau de la réalisation de nos vidéos que nous nous faisons toujours un point d’honneur à contrôler. La combinaison de notre musique et de notre image doit être harmonieuse et cohérente.

SD – Et d’où vous vient cette fascination pour les sons vintage ?

Oui, c’est vrai qu’on aime les années 50, 60, début 70… Sur Spotify, on a une playlist « Rétro-chic », qui va chercher dans ces tranches d’années. Ça aurait pu être 80’s ou 90’s, ce qui est aussi rétro, mais pas pour nous. 🙂 Notre jeunesse, notre enfance, ce sont les années 50, 60 et 70 ! L’esthétique des années 80 est nettement moins attrayante. Rien de tel que les meubles vintage des années 50 et 60. Ce qui étonnait d’ailleurs nos parents. 😉

SD – Et dans tout cela, quelle est l’importance que vous accordez aux textes ?

Alex : c’est très important. J’ai toujours écrit les textes, et fait de sorte que ce ne soit pas spécifiquement écrit pour un homme ou pour une femme. Je m’adapte toujours à qui veut chanter mes chansons. Ce qui est universel est compréhensible par tous. J’aime les paroles simples et faciles à comprendre, même au second degré, comme Cocaine kids. L’important c’est que tout le monde puisse comprendre, grâce à un côté visuel et très imagé.

SD – Retour en 2012 avec Hooverphonic with Orchestra, encore une manière de rompre la routine en réinventant vos propres morceaux. Etait-ce pour vous une sorte de rêve, juste après votre grand retour, d’interpréter vos chansons de cette manière, c’est-à-dire avec un immense orchestre symphonique (de cordes et de cuivres) ?

Depuis 1998, c’était notre volonté, mais il nous manquait le budget. En 2012, notre nouvel agent a fait que le rêve se réalise. Ca a bien marché. Tous nos concerts étaient sold out. Encore aujourd’hui, nous sommes 17 sur scène. On a toujours des cordes dans notre set up. Entre 24 et 30. Le côté luxe et glamour de notre musique suppose la présence de cordes. C’est notre son, notre univers. Ce n’est pas envisageable pour tous nos concerts, mais en Belgique, c’est chose courante.

SD – Quelles sont les interactions qui s’établissent entre vous et comment prenez-vous les décisions ?

On prend nos décisions avec nos tripes. On se fie à notre feeling. Depuis 20 ans, nous n’avons aucune mésentente, tout est fluide. On aurait envie de dire que ça va de soi. C’est un véritable mariage entre nous deux. Avec nos chanteuses, ce fut parfois moins évident. 🙂

SD – Vous vous considérez comme un groupe ou comme un projet ?

Plutôt comme un projet, même si nous avons commencé comme un groupe. Les changements fréquents de chanteurs /euses nous ont fait prendre les chemins de l’aventure… C’est notre plaisir et notre liberté d’évoluer au fil de nos albums.

SD – Est-ce quelque chose de possible lorsqu’on commence un projet ? Imaginons qu’Hooverphonic ne soit pas connu, votre projet aurait-il pu démarrer de cette manière ? Juste vous deux, et des voix différentes venant se greffer sur différentes chansons ?

Au début, c’était important d’avoir une chanteuse avec un look emblématique, telle une référence. Aujourd’hui, ça nous paraît moins important. Hooverphonic est une marque où la musique prime. On a prouvé que ça pouvait fonctionner avec plusieurs voix. A condition qu’elles renferment une personnalité, une finesse, une intimité qui nous exhorte dans un conte de fée. Chaque album a un univers propre que chaque voix doit pouvoir véhiculer. C’est à notre sens plus facile quand il y en a plusieurs. Nos fans ont toujours adhéré à ce choix.

Hooverphonic – Vidéo : One two three

SD – Avec Noémie, tout semblait marcher comme sur des roulettes. Pourquoi cette séparation ?

Ça ne marchait plus. L’alchimie n’était plus. Quand celle-ci disparait, l’atmosphère s’en retrouve ternie par la lassitude, et la création en perd son allant …. Ainsi avons-nous décidé d’arrêter. Et de rebondir sur Wonderland avec différentes voix. C’est notre talent, notre faculté, depuis 20 ans de changer le négatif en positif, et de tirer parti d’une situation pour avancer.

SD – Transformer un problème en opportunité…

Tout à fait. Après 20 ans, c’est comme une seconde nature chez nous. 🙂

SD – Ce soir, l’Ancienne Belgique. Après tant d’années de concerts, ressentez-vous toujours le même trac, le même état fébrile et d’effervescence avant de monter sur scène ?

Non, plus du tout ! On est relax… Ce qui n’est probablement pas le cas de nos chanteurs/teuses pour qui l’aventure est récente. C’est aussi la troisième fois qu’on fait sold out à l’AB. C’est un peu chez nous, c’est notre club. On y a tellement joué…

SD – Depuis la disparition du CD, et la présence de plateformes de téléchargement illégales ou pas, cela vous donne-t-il quand même l’envie d’enregistrer un disque, de créer un produit, en sachant que l’aspect commercial disparaît à cause du téléchargement ?

La création d’album nous paraît essentielle.

SD – Sachant que vos enregistrements en format audio numérique se retrouvent téléchargés en mp3 ou écoutés en streaming en qualité moindre, ne pensez-vous pas qu’il y aurait un travail d’éducation à faire auprès du public pour donner l’envie d’écouter vos musiques avec une vraie qualité ?

Le problème c’est que même le CD n’est pas de grande qualité… Or, quand on mixe un album, c’est en 96k, 24 bit… On a d’ailleurs essayé de sortir l’audio disc en haute définition, ça n’a pas marché. Et quand tu vois les jeunes d’aujourd’hui, ils écoutent YouTube, dont la qualité est assez médiocre. C’est dire !

Cela ne nous empêche pas d’enregistrer en high quality. Certains se demandent si c’est un investissement intéressant. Or nous faisons les choses par passion et non pour investir. C’est plus fort que nous. On a 350 000 auditeurs sur Spotify, un peu moins sur Deezer. Avec YouTube, on arrive à 600 000 personnes qui nous écoutent par mois. Ce qui n’est pas si mal. C’est une différente manière de penser, le streaming est une réalité qu’il nous faut accepter. Nous-mêmes avons recours à Deezer et Spotify quand on veut écouter un artiste. On fait avec notre temps. On vit dans un monde où la qualité n’est plus importante. Il en va de même pour les vêtements, par exemple…

SD – Le travail de l’artiste est tout de même énorme…

C’est beaucoup de travail, en effet…

SD – Vous n’allez pas monter sur scène avec des instruments mal accordés ou qui fonctionnent à moitié. C’est un peu le même esprit que d’écouter un album en basse résolution…

De fait. Ce qui est vrai quand tu écoutes un disque en HD, l’impact émotionnel en sera plus grand qu’avec un mp3 basse réso. Ce n’est pas si différent des années 90 où on écoutait des cassettes. Et quand on accrochait à un morceau, on achetait le vinyle. C’est encore ainsi que ça fonctionne aujourd’hui… On écoute sur Spotify, et on achète le vinyle quand on aime un morcerau ou un album.

SD – Le cycle…

Voilà…

SD – Merci à vous !

Avec plaisir !

Hooverphonic – Vidéo : Mad About You