Photos : Jean-Marie Vanderzwalmen

Saratoga, ce duo de chanteurs-compositeurs est un des représentants les plus toniques d’une fraîcheur musicale qui nous arrive tout droit du Canada.

Etre un couple épanoui, heureux, tout en narrant les petits déboires de la vie, glanés ici et là, dans ce monde de brutes, l’écrire, le dire et même le chanter, avec une joie et une élégance qui se jouent des codes et des époques, ce n’est pas chose habituelle par les temps qui courent.

Saratoga répond au signalement de « Ces mots qui enfièvrent » et c’est ce qui leur vaut d’être invités dans notre rubrique, en sus de leurs (grandes) qualités de musiciens, chanteurs et compositeurs. Ce jeune couple canadien, bien connu chez eux, un peu moins en nos contrées, dégage sur scène tant d’énergie joyeuse et confiante, leurs textes et mélodies sont si pleins d’espoir que l’on se prend soudain à croire qu’un avenir est encore possible.

Sur les planches encore : du fond et de la forme ! Nos deux compères se livrent à une joie de vivre exaltée, non sans humour, qui fait fi des règles, et des traditions, dans un foisonnement d’idées, de sensibilité et de sincérité…

La guitare acoustique, la contrebasse et les voix constituent la principale instrumentation. Sur disque, des arrangements de cordes et de vents viennent agrémenter le tout.

Ils transmettent une belle envie et une sincère joie d’être là à un public qui adhère autant à leur chaleureuse humanité qu’à leur musique folk intimiste, tranquille, dansante et enjouée. Il y a là un bon concert, généreux, et du partage, qui laissent entendre qu’on reverra probablement ce nom sur pas mal d’affiches dans les mois et les années qui viennent.

Saratoga véhicule ce besoin de se laisser envahir par les mots et par leurs mélodies, le contrepoint, le rythme, l’écriture déconcertante et la virtuosité. Maintes pages de leur répertoire explosent de vivacité, de gaieté et d’espièglerie.

Au-delà de tout, domine un message, celui d’un hommage à notre langue française. Le duo se fait un point d’honneur de la mettre en avant, au risque de s’interdire des concerts en des contrées anglophones. Mais peu lui chaut ! La poésie avant tout ! Et le désir d’aller gratter et explorer un peu plus loin au travers d’images, et la richesse des mots qu’elle recèle, et ainsi l’amener à être sublimée et se changer en petites douceurs pour le cœur…

Après un EP Saratoga, paru en juin 2015 qui s’est mérité l’honneur de l’EP folk de l’année au GAMIQ, le duo a raflé plus de la moitié des prix à la bourse Rideau 2016. Chapeau bas ! Puis, Fleur, a éclos le 14 octobre dernier. C’est le premier album complet du duo. Suite logique des projets musicaux précédents de Chantal et Michel-Olivier.

L’on ne pouvait s’empêcher de vous le faire découvrir davantage au travers de cette interview.

Merci Saratoga ! Né, dit-on, à l’extrémité d’une prairie, dans un coude d’une rivière belle et tranquille…

Saratoga – Vidéo : On est pas du monde

SD – Chantal Archambault et Michel-Olivier Gasse, bonjour ! 🙂

Vous voilà les prochains à paraître dans notre rubrique « Ces mots qui enfièvrent », où vous occupez une place de choix, tant vos textes sont parlants et nous emmènent loin, pour nous faire disparaître dans une immensité d’images que vous évoquez avec élégance et grâce.

D’où vous vient cet amour pour les mots ?

C : la langue française est notre langue et nous en sommes infiniment fiers. Notre désir profond est de ne pas tomber dans la banalité du langage courant pratiqué au quotidien. Cette langue mérite qu’on aille gratter et explorer un peu plus loin au travers d’images, et la richesse des mots qu’elle recèle, et ainsi l’amener à être sublimée. C’est le désir d’aller un peu plus loin que la langue courante. Lui amener de la poésie. 🙂

M-O : et si l’on devait trouver une raison à tout cela, je repense à mon père qui a toujours été très strict sur les bons termes à utiliser. Eviter la facilité, les raccourcis et les anglicismes.  Il y a un fond qui me vient de là. Puis la découverte des chansonniers québécois. Mon éducation s’est faite à travers les classiques des chansons québécoises.

C : j’ai une tante qui m’avait dit : si tu veux percer au Québec, chante en français. Et en même temps, je me répète, il y a tant de choses à valoriser en usant de cette magnifique langue. De même nous sommes pratiquement les seuls à chanter en français. Au risque de s’interdire des concerts en des contrées anglophones, mais on s’en fout ! 😉

SD – Vos textes, bien qu’exprimés avec douceur, parlent souvent de petits déboires de la vie, glanés ici et là. Vous y exprimez l’indicible avec une lucidité incroyable. Votre regard sur les mots est on ne peut plus éclairé. Est-ce votre propre expérience de la vie qui vous amène à en parler ?

Oui, et celle des gens qui nous entourent. On parle de nous, et depuis quelques temps on s’inspire de notre  entourage. L’expérience des autres s’apparente à nos propres expériences.

SD – « Dans toutes les larmes s’attarde un espoir ». Une citation de Simone de Beauvoir qui vous sied plutôt bien. Qu’en pensez-vous ?

Notre musique a beau être fondamentalement mélancolique, il y a toujours une lumière au bout. Nous sommes fondamentalement optimistes.

SD – Oui, j’allais vous le dire ! Votre positivisme est tel qu’on ne serait pas étonnés de voir pousser des fleurs sur la route 66 ! 🙂

Est-ce votre nature intrinsèque, cette ardeur et cet enthousiasme ?

Tout à fait, même si l’on a fait le constat que l’on renouvelait cette thématique mélancolique sombre, au gré de ce qui nous passait par la tête en écrivant nos chansons. Trouver la lumière dans les aspects sombres et obscurs de notre nature. Tel est le chemin.

Saratoga – Vidéo : Fleur

SD – L’on vous sait tous deux auteurs-compositeurs. Ecrivez-vous les textes ensemble ? Quelles sont les interactions qui s’établissent entre vous et comment se prennent les décisions ?

M-O : c’est au fur et à mesure que cette dynamique s’est installée. Surtout sur notre album « Fleur ».

Chantal a une fibre créatrice assez forte, pour les mélodies et les thématiques abordées dans une chanson. Pour ma part je suis davantage un contemplatif, et j’ai un grand passé d’accompagnateur plus que de créateur. Or, j’ai toujours fini par me mêler des textes des auteurs-compositeurs qui m’accompagnaient. Dont Chantal, avant qu’elle devienne ma copine. 🙂

C : oui, il met un peu « la chair autour de l’os ». J’arrive avec un jet, et il est toujours capable d’aller détecter ce qui cloche ou ce qui pourrait être bonifié, de par son grand talent d’objectivité.

On s’est découvert à mesure que notre projet a évolué, nous avons réussi à mêler nos façons de faire : il a plus tendance à écrire des histoires, et moi des journaux intimes avec des métaphores, et nos styles se sont mêlés…

SD – Et comment l’inspiration s’empare-t-elle de vos chansons ?

M-O : en travaillant sur « Fleur », on se levait le matin et on faisait des exercices d’écritures, des cadavres exquis, en piquant des trucs dans des recueils de poésie, pour avoir des idées, si bien qu’on finissait par obtenir des banques de phrases, d’expressions et associations de mots, des mélanges ou des rapprochements de termes, d’éléments et d’images improbables et peu communs que l’on replaçait sur nos mélodies que nous travaillions séparément.

Perso, je suis toujours parti d’un refrain fort pour qu’en émanent des mots. Trouver les bons mots, les bonnes sonorités. C’est tout un travail d’orfèvre.

C’est délicat, on ne peut pas y aller librement. Il y a tellement peu d’espace au final.

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SD – Puisque nous parlons de mots, « Du cœur à l’établi » et « Rose à Rosa » sont deux romans de Michel Olivier. Pourriez-vous nous en parler en quelques phrases ?  

Le premier livre fut un exercice qui a fini par se concrétiser. La chute laissait une ouverture et j’ai donc poursuivi 250 pages plus loin, à mon rythme, en prenant tout mon temps. 😉

Le deuxième est une suite de récits sédentaires, des histoires de voisinage où finit par se développer une trame autour de cela, que j’ai publiés sporadiquement sur le net. Une collection de récits où des décors et des mêmes personnages reviennent constamment.

SD – Ces petites douceurs pour le cœur, vous les transmettez avec émotion et complicité, un lien privilégié que vous souhaitez cultiver avec votre public qui vous le rend bien. Un lien très humain en somme. Est-ce cela qui vous réjouit le plus dans cette aventure musicale ?

C : au Québec, on sait qu’il y a un public qui nous suit. On n’aborde pas les gens qui reviennent voir le spectacle de la même manière. Un sentiment d’attachement s’installe rapidement. Ici, on est plus en mode expectatif : on constate néanmoins que tout se passe pour le mieux, des gens viennent nous voir après le spectacle et nous disent être embarqués dans notre univers.

M-O : au départ, on n’avait aucune prétention d’écrire des chansons dans ce projet-là. On pensait reprendre des chansons déjà écrites par des amis, Chantal ou moi-même. Voyager léger en somme. De fil en aiguille le besoin d’avoir des chansons propres au projet s’est fait ressentir.

Notre intention première étant d’aller à la rencontre des gens, et de préserver cette communication dont parle Chantal. Faire tomber le mur qui existe entre l’artiste et le spectateur.

SD – Après avoir longtemps parcouru les planches du Québec, vous voici en Belgique et en France. C’est tout nouveau, cela pour vous ?

C’est la cinquième fois qu’on vient depuis septembre. On est complètement amoureux de la Belgique, et toujours heureux d’y revenir ! La dernière en date étant à Chastre, en Wallonie.

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SD – Seriez-vous de ceux qui font descendre la poésie dans la rue pour y faire danser les mots et enfiévrer votre public ?

M-O : notre spectacle, notre univers, nécessite un espace clos ou du moins délimité. On a besoin d’un certain silence qui s’impose par lui-même, et on n’a jamais eu à se battre pour imposer ce silence lors de nos spectacles. Descendre dans la rue, ça ne joue pas large. Nos spectacles à l’extérieur ne furent pas nécessairement une bonne idée. On aime l’idée de cocon, empli de chaleur, un point focal où une ambiance singulière se crée, un jardin intime avec notre public.

C : à Paris, on a joué devant une église à l’extérieur, près d’un bar. On a été étonnés de voir que certains allaient se chercher à manger pour revenir se poser devant nous, en créant une petite bulle. On a fini par passer le reste de la soirée avec l’ensemble des spectateurs autour d’une table du bar. Ce fut notre seule expérience dans la rue.

M-O : l’idée n’est pas tant d’attraper le plus grand nombre ; on voit l’efficacité d’y aller par petites cellules. Rencontrer des gens, même une dizaine. Ces quelques personnes vivent quelque chose de particulier, achètent l’album, se rappellent de nous, en parlent à d’autres gens, reviennent après, véhiculent leurs impressions. Le bouche à oreille est considérable, et tel que nous préférons faire deux soirées dans une petite salle au même endroit qu’une seule dans une grande salle.

C : aussi l’on a remarqué que nombre de nos amis musiciens avaient pris la tangente du grand public. Ils perdent l’attachement avec leur public quand ils se retrouvent devant un grand nombre de gens. Ils deviennent alors moins accessibles.

L’on privilégie, pour notre part, l’aspect humain, convivial, familial, cette accessibilité avec notre public, lequel nous dit vouloir être « nos amis ». Cette interactivité est essentielle à nos yeux.

Saratoga – Vidéo : Jack

SD – Votre mini-album « Saratoga » paru en juin 2015 s’est mérité l’honneur de l’EP folk de l’année au GAMIQ, puis vous avez raflé plus de la moitié des prix à la bourse Rideau 2016. Chapeau bas ! Puis votre album « Fleur » a éclos en plein automne 2016. Quels sont vos projets pour l’avenir ?

M-O : revenir en Belgique le plus possible pour la bière et les frites ! 🙂 Ainsi que les gens évidemment !

C : au Québec, le mets national, c’est la poutine, constitué de frites et de fromage en grains, que l’on recouvre d’une sauce brune. On s’est dit qu’avec les frites belges, on allait créer la meilleure poutine au monde ! 😉

M-O : en bref le projet, c’est vraiment de faire des spectacles. On se découvre une passion pour la route. Trois ou quatre jours par semaine. C’est ainsi que nous vivons, jusqu’à épuisement de nos chansons et la nécessité d’en écrire d’autres. Je ne vois pas ce qu’on pourra faire de plus que sortir des albums et faire une pléthore de spectacles. C’est notre vision des choses. On mène la vie dont on rêve. On a travaillé durant des années pour arriver à faire quelque chose qui nous ressemble.

Voilà deux ans qu’on est terriblement bien dans cette formule-là. Pourquoi en changer ?

C : on est dans la gratitude au quotidien. Comme d’être ici, en Belgique. Un rêve devenu réalité. C’est un projet qui voyage et qui se transporte dans nos bagages. N’est-ce pas formidable ? 🙂