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Ce n’est pas un hasard si nous avons choisi d’accueillir Elle & Samuel dans cette première édition de « Ces mots qui enfièvrent ».

Tout est effectivement là pour captiver et enfiévrer nos esprits : des mots, comme des messages en saillie, portés par l’exaltation du spleen et de la révolte, s’enveloppant dans une musique hypnotisante, belle, parfois rageuse, et faisant d’elle l’incarnation immédiate de tous leurs élans.

C’est dire l’amour que l’auteur voue à la poésie et à la musique. Un dévouement sans comédie et sans emphase. Une poésie sans effort, nette, et sans détours, qui semble martelée par une agitation intérieure et l’impatience d’être exprimée. De nobles idées dans un langage digne, et l’on ne sait quelle teinte de douces espérances, quel parfum des brises printanières…

L’auteur, c’est Samuel, et nous l’avons interviewé.

SD – « Quand on peut le dire avec des mots, il n’y a aucune raison de le peindre », disait Edward Hopper… Or, en vous écoutant, vos mots sont tout à la fois : peinture et poésie s’imposent à l’esprit par la force créatrice du verbe et de l’univers mental dans lequel vous happez votre public. Quant à votre musique, d’illustration sombre et évoquant la mélancolie, elle est atmosphérique avant tout, et rend d’autant plus audible la densité de vos textes. Qu’en pensez-vous ?

E&S – Le choix des mots ou des images n’est pas vraiment le fruit d’une longue réflexion. Je ne sais si c’est le cas pour Edward Hopper. Le verbe me permet en tous cas de cibler plus facilement les choses, n’ayant aucune maîtrise dans la création d’images, au sens graphique. Il me semble également moins codé ou plus généralement partagé : c’est donc plus évident pour se comprendre et être compris.

Néanmoins, j’aime à faire résonner les mots pour qu’ils traduisent une réalité et en questionnent d’autres, par leurs rencontres. J’ai toujours détesté les chansons qui n’illustrent que fidèlement le quotidien, par exemple. J’espère que les gens qui nous écoutent peuvent s’approprier mes paroles pour les appliquer à leur vécu. En résumé, je tente de tendre vers des réalités vécues par chacun, conscientes ou non. J’espère être rejoint par certains et contredis par d’autres. Et si cela peut susciter une prise de conscience à d’autres encore, au niveau de ce qu’ils vivent, c’est réjouissant. Sans leçons ni morale, aucunes, évidemment.

Tous droits réservés : Elle&Samuel

Si la musique est sombre ou mélancolique, c’est parce qu’elle vient appuyer des textes qui le sont tout autant. Je pars en général de constats dérangeants, où les failles restent néanmoins tangibles. C’est donc ouvert vers un certain espoir. Et je pense que notre musique emprunte cette voie également : elle s’envole et s’emballe parfois, dans un élan d’espérance, toujours un peu « crasseuse » quand même, comme si elle venait d’être agressée tout en continuant de rêver.

Si les mots priment, la musique parle tout autant. C’est d’ailleurs un parti pris dans la manière dont nous équilibrons les morceaux. La voix n’est pas trop en avant, même  totalement détachée de la musique. Au risque de ne pas toujours être audible. Peu importe, puisqu’elle parle également… Dans le même sens, je ne me présente pas comme un chanteur accompagné de musiciens ; je fais partie d’un groupe qui défend un propos.

SD – Vos mots dont l’intonation est toujours très juste, sont incisifs parfois. Il y a de la révolte. Beaucoup de révolte. De la réaction à l’inaction. Pourriez-vous développer et comment vous situez-vous en ce vaste monde « en déroute » ?

E&S – Mes mots, comme je le disais, émanent généralement d’un certain énervement ou d’une certaine désillusion en rapport à des situations ou des sentiments vécus, souvent comme un échec. Ça peut donc s’apparenter à de la révolte, et je crois que c’est le point de départ qui motive tous mes textes. Mais cette révolte n’est en aucun cas une fin. C’est un moteur pour le changement, le dépassement.

Je dis (et chante donc) souvent la déroute, qui s’applique principalement à ma personne et moins au monde. Même si mes dérives, rarement dramatiques, reflètent et expliquent certainement ce monde plus vaste, parfois plus dramatique.

Pour me rassurer et continuer à être heureux, je tente d’accepter ces dérives, les miennes comme celles des autres, en tous cas les comprendre. Je ne peux évidemment pas y être complètement indifférent et donc inactif. Les dépeindre, qu’elles me concernent directement ou non, me semble être le premier niveau de la réaction. Après, ça ne suffit certainement pas. Je m’attaquerai alors plus brutalement à ce qui me concerne plus directement.

SD – Toi, c’est Samuel, mais qui est-Elle ?

E&S – Moi, c’est Samuel, en effet ! Hé, hé ! « Elle » renvoie évidemment à Cécile, avec qui j’ai construit le projet et qui est la première personne qui m’a laissé supposer que ma démarche « tenait la route ». Mais c’est plus généralement une tierce « entité » sur laquelle je m’exprime, qui peut être variable d’une chanson à une autre. Il est d’ailleurs heureux que cette mauvaise rime évoque une certaine féminité. Elle traduit une  tendresse et fragilité que je veux mettre en avant. Et mon côté ardennais de base associe spontanément ces deux qualités à la femme. (Sourires)

SD – « Maud » est une étonnante promesse-déclaration d’amour, sur fond d’une musique poignante au violon torturé, tout en tension et en lourdeur… Pourriez-vous nous en parler ?

Photo : Bernard Babette

E&S – Ça fait quelques années maintenant que j’ai déclaré mon amour à Maud. Je lui ai aussi promis plein de choses (sourires) au sujet desquelles il lui arrive encore de m’interroger, à juste titre parfois, même souvent. Je tenais en tous cas à réaffirmer cet amour et à lui dire toute l’admiration que j’ai pour elle. Même à notre toute petite échelle dans le monde de la musique (et j’insiste), on a la chance d’être quelque peu admirés ou reconnus, en tous cas regardés et écoutés. J’avais envie de lui dire que c’est son regard qui m’importait le plus, et remportait le match… Il fallait surtout qu’elle sache qu’il n’y a jamais eu de match, en réalité.

Je crois que ce violon torturé et la tension de la chanson évoquent aussi la difficulté à trouver l’équilibre entre l’autosuffisance rêvée d’un couple confrontée à nos difficultés de s’en contenter. La chanson évoque le printemps. Elle aurait pu parler de l’automne. Moins de l’été, c’est trop clair, moins de l’hiver, c’est trop froid…

SD – « Pour une révolte poétique face à un monde désespérément trivial et injuste »… Est-ce un adage qui pourrait révéler au plus juste votre pensée ?

E&S – Pour une évasion poétique plutôt, face à un monde fascinant, fragile mais instable et dur. Je ne tiens pas à en faire son procès (qui suis-je pour le faire ?). Je suis heureux d’y poser mes pieds, de m’amuser à le sublimer, de m’y sentir bien, de m’y sentir mal.

SD – Au niveau de vos influences, vous semblez marcher dans les pas de vos prédécesseurs : Noir Désir et Diabologum…   Votre maître à penser serait-il ce rebelle qui vit dans la vérité ? Cantat, Cloup, Michniak…

E&S – C’est une fierté d’être situés dans les chemins creusés par Diabologum ou Noir Désir, en effet (à moins que ce ne soit nous qui ayons commencé à nous y prétendre). On se retrouve dans leurs écrits intimes mais engagés (à la première personne du singulier). Et on ne nie pas qu’on y ressemble (ou tente d’y ressembler) dans notre musique et ma manière de poser les mots.

Sinon, je ne suis pas sûr que Bertrand Cantat, Michel Cloup ou Arnaud Michniak vivent dans la vérité (personne d’ailleurs). Je suis en revanche convaincu que les trois tentent de la saisir ou de l’effleurer ; leur propre vérité en tous cas. C’est peut-être ce qui fait d’eux des rebelles, puisqu’ils ne se contentent pas de celle qu’on leur propose…

Elle & Samuel – Vidéo : Jeune et fou

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Elle & Samuel, c’est donc un récit déjà très dense et riche d’événements. Depuis sa création en 2013, le trio a foulé les planches des scènes wallonnes et bruxelloises plus d’une trentaine de fois. Pour rappel, il a également remporté le concours Nationale 5 pour la province du Luxembourg, avant de faire partie du quatuor gagnant du concours Du F dans le texte.

Leur premier clip « Jeune et fou », sorti en octobre 2014, s’est vu sélectionné dans six festivals européens, et leur premier EP 6 titres « Victime et coupable » est paru en avril 2015.

Prise dans cet élan, 2016 sera l’année qui donnera carrière à toutes leurs audaces : un concert est annoncé à Paris, ainsi qu’à Liège, au Reflektor, le 9 mars, en première partie de La Cécité des Amoureux. Ensuite à Genève dans le cadre du festival Voix de fête, les 18 et 19 mars, et au Canada pour le Festival International De La Chanson De Granby.

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