Un nom certes inconnu du grand public, et pourtant incontournable auprès d’un grand public. Il faut dire qu’en trente ans de carrière, le combo originaire de New York n’a jamais véritablement arrêté les machines.
Alors que les albums et tournées mondiales s’enchaînent, leur fan base s’élargit de telle manière qu’on les affublera du surnom de « groupe méconnu le plus connu ». S’ils sont les premiers à s’en amuser, ils sont loin de s’en satisfaire et n’ont de cesse d’arborer l’avidité des pionniers, ne sacrifiant à aucun risque pour ouvrir en permanence de nouvelles voies musicales où les suivront leurs inconditionnels, et les rejoindra quelque nouvelle recrue découvrant un univers sonore unique en son genre.

Retour sur trois décennies qui furent le théâtre du rêve de trois jeunes adultes croisant leurs destinées au détour d’un couloir de faculté.

 

Genèse

C’est en 1985 au Berklee College of Music, prestigieuse université américaine dédiée au cinquième art et située dans le centre de la huppée Boston, que les deux amis d’enfance John Petrucci (guitare) et John Myung (basse), perdus au beau milieu de jazzmen bien coiffés et de « classiqueux » gandins, aperçoivent par la fenêtre d’une salle de répétition un batteur qui, dès le premier regard, leur donne toutes les raisons de penser qu’il partage leur amour des cheveux longs, de la veste en cuir, du rock et de la discipline. Désormais trio grâce à cet inconnu Mike Portnoy, ils uniront leurs destinées pour le prochain quart de siècle en fondant Majesty, un nom que leur inspire la musique « majestueuse »  de Rush, l’une de leurs influences principales.

Un symbole royal pour un nom onirique

Très vite, ils quittent le monde académique et complètent la formation avec deux amis, le claviériste Kevin Moore et le chanteur Chris Collins, qui laissera rapidement sa place à Charlie Dominici. Ce dernier leur suggérera leur symbole désormais mythique, trouvé dans un livre d’histoire dédié à Mary Queen of Scots. Si Charlie avouera (récemment !) à ses fans qu’il y avait vu la possibilité de former chaque lettre de Dominici, à y regarder de plus près on remarque qu’il s’agit de la superposition de la lettre M (pour Mary) et des caractères grecs Phi (Φ pour François II, qui épousera Mary) et Lambda (λ, certainement pour Louis XII, l’arrière-grand-père de François II – cette dernière interprétation n’étant que conjecture de la part votre serviteur).

Menacé de poursuites judiciaires par un groupe homonyme, Majesty doit se chercher un autre nom ; il le trouvera dans la suggestion du père de Mike Portnoy, qui leur propose d’adopter le nom d’un petit cinéma local, Dream Theater.

Parmi les pionniers d’un style inédit

Dream Theater – DT pour les intimes – appartiendra à cette toute première vague de groupes se repaissant de la liberté de recourir à des arrangements et des structures complexes chère aux rock progressif, et développée entre autres par les légendaires Yes, Rush, Pink Floyd, King Crimson, Genesis, tout en la pimentant d'une solide couche de heavy metal, popularisé à l'époque par des groupes tels que Iron Maiden ou Judas Priest.

Toujours les oreilles ouvertes sur de nouvelles directions artistiques, le groupe ne cherchera jamais à cacher ses inspirations, puisées auprès de formations aussi diverses que Metallica, Slayer, U2, Muse, Peter Gabriel, Queen, Deep Purple, Led Zeppelin, Radiohead et une myriade d'autres. Mike et sa clique leur rendront d'ailleurs souvent hommage en reprenant certains de leurs titres en live, parfois même en échangeant leurs instruments (!), voire en immortalisant certaines covers sur leur EP A Change of Seasons.

Si ce canevas des plus ouverts restera le fil conducteur de leur compositions, Dream Theater refusera systématiquement de se reposer sur les lauriers d’un album bien reçu commercialement, se distinguant d’emblée par un changement radical de direction artistique à chaque sortie d’un nouvel opus. When Dream And Day Unite, sorti en 1989, portait encore la marque du speed metal et sera surtout l’unique album du groupe à ne pas inclure le chanteur James LaBrie.

Ce dernier rejoindra le groupe au temps de leur premier succès commercial avec le mythique Images And Words, qui au-delà avec du succès radio inattendu pour la piste d’ouverture Pull Me Under, représente pour beaucoup aujourd’hui la définition-même du métal progressif, dont la quintessence se retrouve dans des chefs-d’œuvre comme Metropolis Pt I, Take The Time ou Learning To Live.

Ces chansons ne sont pas en reste dès lors qu’il s’agit d’illustrer une composante majeure du style Dream Theater, à savoir la virtuosité. Maîtres en la matière, chaque membre fait figure d’autorité dans sa spécialité, à une époque où Internet commence à se populariser ; un cocktail idéal qui, en plus de porter le groupe bien au-delà de ses frontières, mettra les cinq artistes dans la catégorie de ceux qui ont changé le monde des musiciens. Tout à coup, ce qui « sonnait » inatteignable devient tangible : on le voit, on se le repasse, on le travaille jusqu’à y arriver… Il serait illusoire d’ignorer l’influence de groupes comme Dream Theater dans l’explosion du niveau technique de cette dernière génération de musiciens, à tel point que nos amis américains se sont souvent vu vénérés comme des dieux vivants, phénomène qu’ils décrièrent dans le texte de Misunderstood, en 2002.

Un line-up en mouvement perpétuel

Awake, enregistré en 1994, se montrera plus sombre et se démarquera comme le premier ensemble de compositions « fraîches », contrairement aux albums précédents qui réunissaient du matériel écrit pendant les années de galère. L’album marquera également un nouveau changement dans l’équipe DT ; Kevin Moore quittera le groupe dès le disque dans les bacs et sera remplacé par Derek Sherinian, qui apportera sa touche groovy et très empreinte du regretté Jon Lord, notamment dans son penchant très marqué pour les orgues implacables et envoûtants.

Derek signera en 1995 un EP avec le groupe, A Change of Seasons, une chanson unique de 23 minutes soulignant l’importance du « carpe diem » cher à Mike Portnoy, faisant notamment référence au décès accidentel de sa mère. Derek apportera également sa touche au quatrième effort studio du groupe, Falling Into Infinity, sorti en 1997. S’il est rempli d’idées fantastiques (ne passez pas à côté de la combinaison Hell’s Kitchen + Lines in the Sand), il sera vivement critiqué car plombé par une production désireuse de formater la musique de Dream Theater aux canons du mainstream. Mike ne supportera pas l’épisode et menacera de quitter le groupe si ses propres membres ne reviennent pas aux commandes de la console d’enregistrement.

Mais Mike sait quand il doit souffler un peu. Avec John Petrucci, il forme entretemps Liquid Tension Experiment, un « super groupe » instrumental incluant le légendaire Tony Levin à la basse et un certain Jordan Rudess aux claviers ; ce dernier finira par remplacer Derek, victime de sa star attitude au sein de DT.

Changement judicieux sans l’ombre d’un doute, nous lui devrons en 1999 l’une des plus belles perles d’une carrière déjà haute en couleur, Metropolis PT 2: Scenes From A Memory, premier album concept du groupe mettant fortement en avant d’une part les extraordinaires compétences du nouveau claviériste, et d’autre part une claire reprise des rennes de la production par nos deux co-fondateurs.

Une stabilité d’apparence pérenne

Le groupe enfin remis sur la bonne voie, il est temps d’expérimenter avec cette nouvelle formule ; c’est chose faite en 2002 avec Six Degrees Of Inner Turbulence, un double album abordant notamment les troubles psychologiques, qui laissera nombre de fans sceptiques, proposant néanmoins quelques-uns des morceaux les plus inspirés du quintet.

L’année suivante, Train of Thought se voudra résolument métal. L’idée de base est simple : vu que certains riffs particulièrement acérés déchaînent les passions en live, pourquoi ne pas en faire tout un album ? Bien sûr, le fait de reprendre dans leur intégralité Master of Puppets (Metallica) et Number of the Beast (Iron Maiden) pendant la tournée précédente n’est certainement pas étranger à l’affaire.

Se rappelant très vite que dans métal prog, il y a « prog », Dream Theater changera une fois de plus de direction en 2005 avec leur huitième album Octavarium. Fourmillant d’idées diverses, abordant une palette de genre des plus étendues et se soumettant à l’exercice plus périlleux qu’il n’y paraît de réduire la difficulté technique, l’album terminera avec un morceau éponyme épique de 24 minutes, écrit dans une veine plus « prog rock» classique.

En 2009, Systematic Chaos continuera de définir la patte de Dream Theater avec des morceaux toujours longs et techniques, tout en étant l’occasion pour le band de mettre en avant certains éléments modernes, comme les lignes vocales plus métal et rythmiques du batteur, des chansons plus courtes comme Forsaken ou l’envie de tourner un clip pour le single Constant Motion, le premier en plus de dix ans.

Black Clouds And Silver Linings, sorti en 2009, marquera la fin de ce collectif d’apparence idyllique. Outre le fait de clôturer la « twelve-step suite » de Mike Portnoy, inspirée des douze étapes à franchir par les membres des Alcooliques Anonymes dont faisait partie notre percussionniste, l’album réussira encore à étonner par des nouveautés stylistiques, telles que des éléments de dark metal dans A Nightmare To Remember, et par sa chanson de clôture The Count of Tuscany, véritable merveille de progression, d’arrangement et de feeling qui relève une fois de plus le challenge de transformer ses quasi 20 minutes en quelques instants trop courts de bonheur auditif.

Un départ inattendu et une nouvelle ère

En 2010, Mike Portnoy choque le petit grand monde du prog en annonçant qu’il quitte le bébé qu’il a mis au monde et fait grandir. Impensable pour certains, accablant pour d’autres, il est immédiatement compris que ce départ augure de bien des changements sont pour Dream Theater, qui perd non seulement l’un de ses fondateurs et producteurs, mais son plus influent directeur artistique et porte-parole.

Au terme d’auditions ultra-médiatisées, Mike Mangini remporte le trône convoité et les suppositions de chacun se confirment. Batteur ultra-technique et notamment professeur de percussions à Berklee, Mangini est en effet à ranger auprès des savants de son instrument ; il est à la batterie ce que Jordan Rudess est aux claviers, là où un Mike Portnoy technique sans trop l’être se voulait cool, moderne et groovy. Si Portnoy se revendique avant tout d’être un fan de musique sous toutes ses formes, Mangini avoue n’en écouter que peu, dédiant son temps à l’exploration de concepts rythmiques et techniques avancés.

En un mot, deux batteurs différents, aux rôles et aux personnalités tout aussi différents. Et forcément, des fans déchirés ; Sounding vous laissera choisir votre camp – ou pas ! – notamment après l’écoute des deux dernières œuvres du groupe, A Dramatic Turn of Events en 2011 (dont le single On The Backs Of Angels sera leur première nomination pour un Grammy Award) et Dream Theater, sorti en 2013.

Un nouvel album "étonnant" ?

En octobre dernier, Dream Theater annonce qu’un deuxième album concept est en préparation. Fruit de l’imagination de John Petrucci, The Astonishing racontera l’histoire d’un groupe de rebelles s’opposant à un sinistre empire… Tiens tiens, cela ne nous dit strictement rien, surtout si l’on considère l’actualité cinématographique de cette fin 2015.

La storyline aura ses propres personnages, et chacun revêtira un rôle bien déterminé ; si tous seront interprétés par le vocaliste maison James LaBrie, l’album bénéficiera de l’apport externe du compositeur David Campbell, qui a travaillé avec une liste impressionnante d’artistes tels qu’Adele, Muse, Justin Timberlake, Linkin Park, Evanescence, Beyoncé, et bien d’autres parmi lesquels Beck, son propre fils.

Bref, de quoi émoustiller tant les fans de prog que les « sci-fi nerds ». Si vous n’êtes pas familier avec le terme, disons pour le définir que si vous vous êtes retrouvés dans une longue file d’attente au cinéma ce mois de décembre, vous en êtes un (et inutile d’essayer de vous en défendre…).

Alors, The Astonishing, un virage surprenant de plus dans la carrière d’un groupe toujours au sommet de son art, ou machine marketing surfant sur une vague particulièrement opportune ? La réponse nous attend depuis ce 29 janvier 2016, date de la sortie de l’opus que nous ne manquerons pas de passer au crible pour vous, en ne demandant qu’à être… étonnés ! :)