Comment, dès l’évocation du nom de David Gilmour, ne pas immanquablement penser à Pink Floyd? Comment ne pas l’associer au groupe mythique? Ne pas entendre sa voix à la tessiture large et veloutée, nous invitant à la réflexion sur notre condition humaine à chaque vers? Comment résister à ses envolées guitaristiques toujours parfaitement pondérées, au son si caractéristique de sa Stratocaster? Ne pas se laisser systématiquement séduire par des compositions à la saveur inimitable, reconnaissable dès les premières notes?

Mais reléguer Gilmour à un synonyme de Pink Floyd serait restrictif. Non seulement son style incomparable transparaîtra allègrement tout au long de ses œuvres en solo, mais il s’illustrera à maintes reprises comme philanthrope convaincu et actif.

Retour sur les traces d’un homme exceptionnel dont les engagements et combats, mêlés à un talent expressif unique au monde, ont tout simplement révolutionné la musique contemporaine.

David Jon Gilmour naît le 6 mars 1946 à Cambridge, au Royaume-Uni. Quelques années plus tard, il rencontre sur les bancs de son école Roger Barrett (surnommé Syd) ainsi que Roger Waters, qui fréquentait un établissement voisin. Adolescent, Gilmour se met à la guitare, et rejoint de 1962 à 1966 le groupe Wild Joker, qu’il quittera pour traverser l’Europe comme artiste de rue pendant un an. Gagnant à peine assez d’argent pour survivre, David sera hospitalisé pour malnutrition et finira par retourner en Angleterre, où il rejoindra les groupes Flowers et Bullitt.

Pendant ce temps, en 1965, Syd est loin de se douter qu’en s’associant au bassiste/chanteur Roger Waters, au claviériste Richard Wright et au batteur Nick Mason, il vient de former ce qui deviendra l’un des groupes les plus célèbres de l’histoire, bien que le premier nom en fut « The Tea Set ».

Fin 67, Mason fait néanmoins appel à Gilmour et lui demande de rejoindre les rangs du fraîchement rebaptisé Pink Floyd en tant que chanteur et guitariste, afin de compenser les errements de Barrett, victime de sa forte addiction aux drogues psychédéliques. A peine cinq concerts plus tard, Syd décide de quitter le groupe, qui voit ainsi un Gilmour libre d’infuser son style atypique, mélange d’un jeu de guitare, d’une voix et d’une écriture des plus singuliers.

Photos : © David Gilmour

Ces ingrédients majeurs, que l’on retrouvera en 1973 sur « The Dark Side Of The Moon » – le troisième album le plus vendu au monde! – figureront parmi les principaux facteurs du succès planétaire de Pink Floyd. Cette notoriété continuera d’ailleurs de se construire en 1975 avec « Wish You Were Here ».

Mais cette énorme réussite commerciale s’accompagnera des premières tensions au sein du groupe; Roger Waters affiche en effet une volonté grandissante de contrôle sur l’écriture et la conceptualisation du combo, écrivant notamment la majorité des albums « Animals » et « The Wall » sans se soucier de l’avis des autres membres. Gilmour y verra ses talents galvaudés et commencera à travailler sur d’autres projets, faisant notamment des apparitions sur des albums de Roy Harper, de Hawkwind ou des Wings, et coproduisant le premier album de Kate Bush. En 1978, il sort son premier album solo, « David Gilmour ». Ce dernier confirmera de manière indéniable l’influence de son auteur sur la direction artistique de Pink Floyd – à tel point que l’une des chansons, écrite trop tard pour y être incluse, deviendra l’un des titres les plus illustres de Pink Floyd, « Comfortably Numb ».

Pink Floyd – VIDEO : Comfortably Numb Pulse HD – 125kbps, 44KHz Audio

En 1979, « The Wall » est un nouveau succès retentissant pour Pink Floyd, mais prendra une fois de plus son tribut au sein des membres ; la distance se creuse entre Waters et le reste de groupe, et Rick Wright est congédié pendant les sessions d’enregistrement. En 1983, le groupe ne résistera pas à l’éclatement, heureusement temporaire, après la sortie de « The Final Cut ».

David ressent alors le besoin de prendre du recul et réalise son deuxième album solo en 1984, « About Face ». Il prête également ses talents de guitariste à de nombreux de projets menés par Paul McCartney, Bryan Ferry, Pete Townshend ou Supertramp, et produit le premier album de The Dream Academy.

Coup de théâtre en 1985! Lorsque Roger Waters annonce qu’il quitte Pink Floyd et offre enfin la barre à David, libre de réaliser avec Richard Wright et Nick Mason « A Momentary Lapse Of Reason ». C’est justement avec Nick Mason que Gilmour fera face à Waters, se lançant dans une bataille juridique en 1986 dans le but d’interdire à ses anciens acolytes l’utilisation du nom Pink Floyd. Il échouera, mais conservera les droits pour l’album « The Wall ».

Pink Floyd – Another Brick In The Wall, Part Two (Official Music Video)

Après une tournée à succès en soutien de du dernier effort studio de son groupe, Gilmour continue le travail de session et collabore avec divers artistes comme Warren Zevon ou Elton John, tout en se penchant sur l’écriture du prochain Pink Floyd. Les plus chanceux en entendront des bribes en 1992 sur « La Carrera Panamericana », un documentaire relatant la participation de Gilmour et de Mason dans une course automobile au Mexique.

Pour autant, « The Division Bell » ne sortira qu’en 1994. Largement composé par Richard Wright, l’album bénéficiera d’une réception aussi dithyrambique que le précédent et finira d’asseoir la légende d’un Pink Floyd alors toujours en activité ; il se hissera également aux premières places des charts des deux côtés de l’Atlantique et sera le seul à offrir au combo un Grammy Award récompensant l’instrumental Marooned. Bien entendu, il sera suivi d’une grandiose tournée internationale à guichets fermés, immortalisée en 1995 sur l’album live audio et vidéo « P.U.L.S.E. ».

En 1996, il n’est que justice de voir Pink Floyd intronisé au Rock & Roll Hall of Fame aux Etats-Unis, un honneur qui lui sera décerné au Royaume-Uni en Novembre 2005. Cette dernière sera un autre grand cru pour Gilmour, qui sera fait Commandeur de l’Ordre de l’Empire Britannique (CBE) pour services rendus à la musique.

David Gilmour – In Any Tongue (Official Music Video)

C’est également en 2005 que l’impensable se produit lorsque Pink Floyd et Roger Waters se réunissent pour la première fois en 24 longues années pour une prestation unique, donnée au concert de charité Live 8 à Londres. Il faudra attendre 2010 pour revoir Gilmour et Waters sur une même scène, unissant à nouveau leur notoriété au profit de l’organisme de bienfaisance Hoping Foundation. Le rapport entre les deux hommes s’apaisant, David apparaîtra lors d’un concert « The Wall » de Roger Waters à Londres en mai 2011. L’année d’avant, Gilmour se montrera plus politique en collaborant à l’album « Metallic Spheres » du groupe The Orb, en soutien au pirate informatique anglais Gary McKinnon qui se défendait alors contre son extradition vers les Etats-Unis.

En 2006, son troisième album solo « On An Island » entre à la première place dans les charts britanniques et suit le même chemin dans le reste de l’Europe, avant de devenir album de platine dans le monde entier.

Deux ans plus tard, la consécration de David s’étoffe à nouveau lorsque la prestigieuse Association Britannique des Compositeurs et Auteurs-Compositeurs (British Association of Composers and Songwriters) lui décerne un «Ivor» pour l’ensemble de sa carrière. C’est également cette année que Fender sortira le modèle signature David Gilmour de sa légendaire Stratocaster. L’année suivante, David recevra un Doctorat en Arts honorifique de l’Université Ruskin de Cambridge et Chelmsford, également pour sa contribution exceptionnelle à la musique en tant qu’écrivain, artiste et précurseur.

En septembre 2014, six ans après la mort de Richard Wright, Pink Floyd fait un dernier cadeau à ses fans en sortant « The Endless River ». Gilmour insistera sur le fait que cet opus restera le dernier du groupe. « The Endless River » caracole en tête des charts dans plus de 20 pays, alors que notre chanteur retourne travailler sur son prochain album, « Rattle That Lock » (« Secoue ce verrou », ndlr) dont la sortie mondiale en septembre 2015 ne fera que confirmer le statut mythique du musicien, avec une première position dans de nombreux pays à travers le monde, en ce compris le Royaume-Uni et les Etats-Unis. Petite anecdote particulièrement significative pour les francophones : le premier single, éponyme, a la particularité de commencer par le jingle de quatre notes précédant les annonces de la SNCF dans les gares françaises. C’est David lui-même qui l’enregistra avec son téléphone portable lors d’un passage à la gare d’Aix-en-Provence. Une mélodie qui, mélangée au sentiment d’être en vacances, lui donne toujours envie de danser, avouera-t-il tout sourire dans une interview.

David Gilmour – Rattle That Lock (Official Music Video)

De villégiature, il est cependant rarement question pour l’artiste; lorsque la musique n’occupe pas la première place de son agenda, il le remplit en se consacrant à de nombreuses œuvres de charité. Ne citons que le don de 3,6 millions de livres qu’il fit en 2003 à l’association Crisis au profit des sans-abri, suite à la vente de sa maison de Londres.

Et si d’aventure vous vous demandiez ce que peut bien faire David à l’heure actuelle, à Sounding nous misons gros sur le fait qu’il est en train de déguster une tasse de thé alors que ses techniciens peaufinent les derniers préparatifs de l’un des nombreux concerts sold-out de la dernière tournée « Rattle That Lock ».

Sans doute parce que, quand on a transcendé l’histoire de la musique, en empruntant des chemins tant mélodiques que philanthropiques, on fête son septantième anniversaire en secouant une fois de plus les verrous, en continuant de montrer la voie de l’union et de l’entraide entre les hommes.

Happy 70th, David… and many more.

Photos : © David Gilmour

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