La musique enchanteresse de Dan San n’a de cesse de nous balader sous des cieux étirés à travers des paysages sauvages et charismatiques.

Ces forêts de séquoias géants, ces falaises, ces canyons, ces montagnes et ces collines, qui fleurent bon les yuccas et les genévriers, se muent en objet de leurs inspirations, et pour notre plus grand bonheur, nous offrent une rencontre avec nous-mêmes. Ça chante tout ça : jusque dans leurs textes murmurants et ensoleillés, qui laissent très largement place à des questions existentielles qui nous rappellent à de plus profondes pensées…

Ce rêve américain qui fait souffler en nous un vent de liberté, ou encore «cette vie que nous n’avons jamais eue et que nous n’aurons probablement jamais», mots de Dan San, se voit dès lors sublimée dans leur musique.

Leurs inspirations premières puisent leurs sources dans la folk. Pillow, un premier EP, jadis sorti de leur souffle créateur, aux harmonies vocales célestes qui ne sont pas sans rappeler celles de Simon & Garfunkel, ou encore de Sufjan Stevens, en est l’exemple indéniable.

En 2010. Dan San n’était alors qu’un duo : Thomas Medard et Jérôme Magnée, chanteurs-auteurs-compositeurs-guitaristes.

Deux albums ont suivi : Domino en 2012, et Shelter en 2016, leur permettant de creuser le sillon d’une folk élégante aux accents pop de plus en plus marqués.

A chaque seuil, un nouvel horizon livre son étendue, et déploie son envergure. Sur Domino, Dan San prend la forme d’un sextet, où se côtoient l’intimité des voix et l’éclat d’une palette orchestrale nettement plus riche, aux sonorités moins brutes que celles de son prédécesseur et dont les dialogues éthérés piano-violon nous laissent l’impression d’être plongés dans un rêve éveillé.

Élargir ses horizons musicaux fait partie du concept même de Dan San : «Cela permet de donner une motivation supplémentaire au processus de création.» Dans leur cas, après 130 dates de concert, le besoin de souffler, chacun de son côté, s’étant fait ressentir, cette évolution s’est accompagnée d’une période de deux années de silence, pour redémarrer avec plus de recul, et ainsi donner corps à Shelter.

Produit par Yann Arnaud (Air, Phoenix, Syd Matters), ce dernier album dont les écoutes par dizaines révèlent à chaque fois un peu plus de richesse, est une lumineuse synthèse des épreuves du temps et de leurs réflexions salvatrices. On se laisse désormais porter par une vague plus électrique et néanmoins douce, atmosphérique et envoûtante à souhait. C’est plus recherché en termes d’arrangements et de sonorités, et, même si le penchant folk demeure toujours présent, c’est résolument plus pop, de par l’appui des synthés, et d’une batterie qui s’exprime plus que de coutume. Au-delà de tout, les voix de nos compères imposent, derechef, un respect impérial, oscillant entre douceur et intensité, et s’enrichissant des harmonies vocales de Leticia et Maxime, comme des sensibilités de chacun des autres membres du groupe. C’est en mettant en regard leurs expériences et influences personnelles que la véritable identité sonore du groupe s’est affirmée.

Comme le veut la formule consacrée, les trois opus de Dan San sont disponibles à la vente sur Itunes et sur Deezer en écoute gratuite.

De même, vous pouvez retrouver toutes les prochaines dates de concert du groupe sur leurs sites Facebook et www.dansan.be

Dan San tournera tout l’été, ce qui ravira leurs fans, toujours heureux de mettre leurs bottes, pour arpenter ces espaces étendus, ceux où ils se sentent libres de rêver. Ceux-là même où ils se retrouvent face à leurs émotions les plus intimes.

En guise de prodrome de l’interview qui suit, on les remercie déjà de nous faire partager leur musique avec tant d’images, de couleurs, d’odeurs, de force d’évocation, d’affection viscérale et d’attachement poétique pour cette toute puissante nature si riche de sens.

SD – Bonjour à vous, Thomas et Jérôme !

A l’orée du projet, vous n’étiez que deux chanteurs guitaristes. Vous êtes aujourd’hui six. De quelle manière s’est développée cette évolution ?

C’est un long processus… Les premières maquettes ont été faites à deux. Or sur scène, étant chacun au chant et à la guitare, le besoin s’est fait sentir d’ajouter d’autres éléments à nos chansons. Notamment un appui rythmique, basse batterie. Au fil de nos rencontres musicales, nous avons fait la connaissance d’un percussionniste, puis de Maxime Lhussier, notre bassiste, lesquels n’ont pas manqué de nous rejoindre. Un quatuor qui a tenu pas mal de temps comme ça. Pour la présentation de notre premier EP Pillow, nous avons fait appel à des musiciens extérieurs pour l’occasion. Damien Chierici au violon est venu nous accompagner pour le concert, ainsi que Leticia Collet au piano. L’osmose était telle ce soir-là que nous ne nous sommes plus jamais quittés… 🙂 Si ce n’est que le percussionniste a laissé place à deux batteurs depuis, dont Olivier Cox qui joue sur Shelter.

SD – En écoutant votre musique, l’on vous devine amateurs de mélopées des grands espaces. Les titres de vos chansons sont révélateurs : America, Dream, The call, Nautilus, Seahorse… L’on vous imagine tantôt au milieu de ces plaines tellement vastes que l’horizon semble fuir à mesure qu’on s’y engouffre, tantôt 20000 lieues sous les mers. Clin d’œil à Nautilus donc. Quelle serait la symbolique dans tout cela ? La parabole, s’il en est ?

Il est vrai qu’il y a toujours eu cette notion de grands espaces dans notre musique. Probablement parce que nous venons d’un petit pays ; ce qui nous amène à fantasmer sur l’Amérique : sa musique, et ses magnifiques paysages, comme, par exemple, le Grand Canyon et ses forêts de séquoias géants. Cela correspond à cette vie que nous n’avons jamais eue et que nous n’aurons probablement jamais… La nature, dans toute sa splendeur, sa grandeur. C’est d’une telle évidence intrinsèque que nous avons le besoin impérieux de l’exprimer. Quand elle nous dépasse elle nous inspire. C’est ça l’idée… Quant à l’eau, si symbolique, elle est salvatrice et nous apaise. La mer est un précieux outil de métaphore : quand on sait qu’elle peut être plate, douce et calme comme elle peut, au même endroit, se déchaîner dans la tempête.

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SD – Une dualité malgré tout : America, les grands espaces donc, et Shelter, un refuge, pour se cacher, pour s’isoler ou voyager en soi ? Votre mélancolie peut-être ? Pourriez-vous développer ?

Nous avons tous deux des personnalités très différentes. Thomas : autant Jérôme est disposé aux longs et lointains voyages, à la découverte du monde et de nouvelles cultures, autant je suis casanier, et enclin à me refugier bien au chaud dans mon cocon. DAN SAN est clairement ce mix de nos personnalités.

Par Shelter, nous avions envie de mettre en exergue le processus de la création de ce nouvel album, à savoir que nous avions l’impression d’avoir quitté nos habitudes, un endroit pour un autre. Notre façon de travailler ensemble et d’aborder la musique s’en est retrouvée chamboulée. Ce sentiment d’abri s’est notamment ressenti en studio, à Paris, lors de l’enregistrement de l’album, dans un endroit un peu dingue et isolé du monde, sans WIFI ni réseau téléphonique. Une sorte de bulle, un abri, où Shelter s‘est construit. Une symbolique présente sur la pochette de l’album qui reflète cette maison avec fenêtre par laquelle on passe la tête pour y découvrir ce qu’on y a fait.

SD – Quels sont les messages que vous souhaitez véhiculer au-delà de tout, par votre musique, par votre art ?

Nous parlons beaucoup de nous-mêmes dans nos textes, par nécessité d’extérioriser nos peurs, nos angoisses, les épreuves que nous traversons, comme nos envies, et ce que nous observons autour de nous… America, par exemple, parle de ces êtres qui un  jour arrivent à un point de rupture dans leur vie, où ils se sentent perdus, où la question se pose d’aller voir ailleurs, de partir pour fuir, ou de partir pour se retrouver. C’est manifeste autour de nous. On a eu envie de comprendre ces situations et de les mettre en chanson, en usant de métaphores, et en tâchant de recentrer nos propos de façon que tout le monde puisse s’y retrouver. Le message est universel : nos chansons parlent de l’humain aux humains. On y parle de soi comme si l’on parlait d’autrui.

SD – Thomas et Jérôme qui êtes les chanteurs, vous accordez une place de choix aux harmonies vocales. Mais aussi Maxime, le bassiste, et Leticia, la claviériste, qui se joignent parfois au duo pour devenir une forme de quatuor vocal. Lorsque tout le monde chante en même temps, les harmonies sont le plus souvent à quatre parties réelles, mais l’on distingue parfois différentes octaves à l’unisson. Bref, trêve de théorie. Dans la pratique, comment composez-vous et travaillez-vous vos harmonies ?

La majorité du temps, nous faisons très peu d’unisson. Les harmonies nous touchent depuis notre prime jeunesse. Nos parents nous ont fait découvrir des groupes comme Crosby, Stills, Nash & Young, et America, qui affectionnent particulièrement les harmonies. Nous y sommes tellement attachés que sur Domino, la tendance était à tout harmoniser, à un point tel que nous ne parvenions plus à faire passer les émotions. Sur Shelter, nous avons eu l’envie de revenir à quelque chose de plus précis, avec plus de voix leads et des chœurs plus éparses, moins systématiques. Bien sûr, il est encore ces moments de grandes harmonies où tout le monde est au même niveau de voix. Ils sont d’autant plus en valeur puisque plus rares. Thomas : comme Leticia a une tessiture très différente de la nôtre, il arrive souvent qu’elle double l’une de nos voix. Celle de Maxime, étant dans les aigus, sa voix haut perchée prend naturellement la place de voix féminines. Jérôme est à l’aise dans toutes les tessitures. Quant à moi, je me situe plutôt dans les graves… 

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SD – Pour obtenir ce son brut et authentique qui vous caractérise, quelles sont vos exigences (si j’ose dire) quant au choix de vos instruments et le matériel utilisé. Analogique, numérique ?

Pas de grandes théories là-dessus. Lors de la rencontre avec Yann Arnaud, qui a produit Shelter, nous n’avons pas manqué de l’interroger sur la façon dont il allait procéder, et, tandis que nous nous attendions à ce qu’il nous vende du rêve, sa réaction a été mémorable : « Eh bien, je vais placer des micros devant vos instruments, et je vais les enregistrer. » (Sourires) Ce qui revient à dire que rien ne vaut la simplicité de fonctionnement. Jérôme : j’ai personnellement une préférence pour l’analogique, qui véhicule une espèce de nostalgie, mais en y réfléchissant, quel que soit le matériel, l’essentiel est, à l’évidence, de travailler ses chansons et d’être exigeant dans ses compostions, en allant au fond des choses et le plus loin possible. On essaie ensuite d’en capter les émotions.

Pour ce dernier opus, on a élargi notre panel de sonorités. Ce qui en d’autres temps était très organique : guitares acoustiques, piano droit classique, etc. est maintenant beaucoup plus diversifié. On a ouvert nos horizons autant que possible, en nous attachant à ce qui allait vraiment donner la couleur à l’album : la présence des guitares électriques notamment, des synthés vintage, des boîtes à rythmes et de la batterie. C’est cet ensemble qui a donné une identité  à l’album.

Dan San – America (Official Video Clip)

SD – Un EP Pillow en 2010, puis deux albums : Domino en 2012, et enfin Shelter en mars 2016. De nombreux concerts dans les interstices, puis un très long silence avant votre récent come-back ? Auriez-vous ressenti la nécessité de faire le point entre vous, ou chacun de son côté peut-être ? 

A la fin de la tournée de Domino, nous venions de faire 130 dates ensemble, à six les uns sur les autres. Ca fait beaucoup de temps passé ensemble… Le besoin de prendre un peu de relâche s’est imposé naturellement. Nos retrouvailles n’en ont été que meilleures, et le désir de retravailler ensemble plus vif. Or, dans l’entretemps, nos exigences avaient grandi, comme la difficulté de faire des concessions. Il nous a donc fallu un certain temps avant de remettre la machine en route. Conséquemment, le recours à un producteur s’est avéré nécessaire. Shelter est la résultante de cette pause essentielle et salvatrice que nous n’avons d’ailleurs jamais regrettée.

SD – Depuis Pillow, qui était d’une spontanéité très folk US, à la manière de Simon et Garfunkel, l’on a instinctivement l’envie de dire que la nature même de votre folk a évolué, entre tradition et modernité. Une transformation qui force des mélodies encore plus précieuses et sophistiquées, qui ne nous arrachent pas moins des larmes d’émotion… Qu’en pensez-vous ?

En effet, ce ne sont plus des chansons folk traditionnelles comme sur les disques précédents ; la volonté est de faire une musique bien plus moderne, tout en préservant notre patte. De Pillow à Shelter, nous avons certes fait du chemin, essentiellement au niveau des sonorités choisies. Notamment le cajon qui s’est vu remplacé par une vraie batterie. Cette évolution s’est faite crescendo sans brûler les étapes. Chaque pas en avant nous a menés à faire le suivant. On grandit et la musique grandit avec nous… Mais en définitive, c’est elle qui nous guide. Nous n’y sommes pas pour grand-chose… 🙂

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SD – Comment fonctionnez-vous pour l’inspiration ? Faites-vous souvent des résidences ? Qui compose et écrit les textes ?

Nous composons et écrivons les textes, et nous faisons en effet des résidences – En revanche, nous ne jammons pas : les blues en mi, ce n’est pas franchement notre truc. 🙂

C’est en voyage ou à la maison que l’inspiration nous vient, et s’amorce le plus souvent par une petite mélodie toute simple que nous arrangeons, et soumettons ensuite au reste du groupe. Cela étant, il n’y a pas de règles en la matière : chaque chanson est unique et se construit différemment : par exemple, le refrain de The Call a été composé en studio, tandis que les couplets avaient été définis au préalable…  America s’est vu greffer le refrain d’une autre chanson, laquelle n’avait même jamais été travaillée…  Et Somewhere, qui était originairement un morceau énergique et percussif, après un travail approfondi avec notre producteur, a évolué en quelque chose de plus lent et apaisé… Quoi qu’il en soit, nous sommes toujours six dans la pièce à vivre le moment…

Chacun de nous est vraiment curieux : nous écoutons beaucoup de musique, regardons beaucoup de films, lisons beaucoup, et s’intéressons aux gens… Il faut une certaine ouverture d’esprit pour s’ouvrir à la création. La musique qui nous entoure est essentielle. C’est dans les périodes où nous en écoutons le plus, que l’envie d’écrire et de composer se manifeste. Elle insuffle une énergie, elle nous inspire…

SD – Depuis avril, c’est la tournée Shelter qui a démarré. Et pas un interstice de répit… Comment voyez-vous les mois à venir, et de façon plus générale, l’évolution de votre carrière, déjà très audacieuse ?

Nous avons plutôt l’impression que la tournée vient de commencer…. Après quelques dates à l’étranger pour s’échauffer, le disque a été présenté au Cirque royal, et ce soir à la Halte, à Liège… En plus d’une pléthore de choses qui se mettent en place, la tournée va être florissante, au Canada notamment. Pourquoi pas 130 dates comme pour Domino ? 🙂

De même, des rencontres avec des labels sont prévues, aux Etats-Unis, au Mexique, au Japon, et en Europe…

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Photo : Olivier Donnet