Loin de l’univers des paillettes et à contre-courant total de la vague électro actuelle, Beautiful Badness réalise un beau parcours depuis sa création. Deux EP déjà, qui nous offrent une foule de morceaux remarquables dont il nous reste encore à parler pour être équitables.

Seulement la tâche est difficile tant le tableau est de grande dimension. La couleur y est forte et harmonieuse, l’expression très juste, et les compositions originales parviennent, en touchant d’un piano sombre et lourd, à se distraire de la mélancolie et des souvenirs qui plongent dans le passé. « See… I’ve been erasing all the past, leaving space for a sunny morning », mots de Gabriel Sesboué, chanteur, auteur-compositeur-arrangeur du groupe, qui nous fait bien comprendre que la sensibilité et l’émotion constituent le contenu véritable de la musique.

Notre analyse du leader de Beautiful Badness est toute poétique. Gabriel se décrit lui-même très justement comme une âme mélancolique. Le temps passé, perdu, malheureux, et non partagé, est une immense source d’énergie pour ses compositions.

Avec ses cordes et harmonium, sa guitare planante, sa batterie quasi orchestrale, et sa basse ondoyante, Many years, le deuxième opus du groupe, possède en outre de très belles harmonies vocales, d’une perfection séraphique, à l’image de A Sunny Morning, son titre phare salué par la presse et les radios belges.

Sur scène, c’est le frisson, et la prestation du quintet est carrément jubilatoire et empreinte d’une profonde honnêteté. Tout laisse penser que leur mission n’est autre que le bonheur du public. Notre bonheur, il faut le reconnaître, Beautiful Badness met tout en œuvre pour y contribuer le temps d’un concert.

La combinaison sans accroc entre mélodies accrocheuses et paroles émouvantes fait de leur musique quelque chose de vraiment exceptionnel dans lequel l’on se doit de plonger, quelque chose dont on veut toujours plus…

La voix remarquable de Gabriel et la solide technique musicale des autres musiciens font de Beautiful Badness un groupe incontournable. Il n’est nul besoin d’être Madame Irma pour l’affirmer et deviner que des chansons comme A Sunny Morning vont devenir des classiques. A tout le moins, elles le mériteraient…

Ce dernier opus représente simplement la combinaison de ce qu’il y a de meilleur dans différents styles musicaux tels que Radiohead, Queen, Jeff Buckley, acoquinant rock, pop et classique, sans que rien n’affleure…

En juin dernier, le groupe a choisi de revisiter The Partisan avec une french-touch de toute beauté. Déjà populaire dans les années 50, devenu un « tube » international, et repris bien plus tard par Leonard Cohen sur son deuxième album, Songs From a Room, ainsi que par le groupe 16 Horsepower.

Un clip a été tourné ‘en live‘ dans l’intimité de la Fondation Folon, afin de faire la promo de l’édition 2017 du Festival Unisound, qui s’est déroulé le 30 juin et le 1er juillet derniers, au cours duquel la formation s’est produite.

Gageons que tout ce talent nous présage un prochain album massif !

En attendant, prenons patience avec cette interview de Gabriel, d’une sincérité troublante et absolue.

Beautiful Badness – Vidéo : A sunny morning

SD – Beautiful Badness. Un bel oxymore ! Pourriez-vous nous parler du choix de ce nom pour votre groupe ?

Pourquoi ce nom : il y a plusieurs théories qui courent à ce sujet, et on ignore laquelle est la vraie… 🙂 Une de ces théories serait que lors d’un voyage à Turin, j’ai vu ces deux mots tagués en tout petit sur un bâtiment particulièrement imposant, beau et un peu sinistre à la fois. Ce graffiti tout simple m’a plu. On a voulu garder ce nom ensuite simplement parce qu’il est ambivalent comme à peu près tout dans la réalité, et a fortiori dans ce qu’on décrit dans les chansons. Tout ce qui est beau ou touchant est souvent un peu triste. Toutes les grandes choses sont accomplies avec de grands sacrifices. Et enfin pour le relier davantage aux thèmes récurrents des chansons – la nostalgie – l’évocation des souvenirs et du temps passé et perdu est probablement un des sentiments les plus ambigus que je connaisse, un sentiment à la fois très agréable et très amer.

SD – Deux EP déjà : le premier, Beautiful Badness, en 2013, aux accents très pop rock, développe une solide énergie, et le second, fin 2016 Many years, où l’on sent une évolution notable, est quant à lui plus doux, plus planant. Cette nouvelle donne, au cœur de ce deuxième EP, est teintée de gravité et de mélancolie, et fait la part belle à un piano sombre et lourd. Quel a été le chemin parcouru durant ces trois années ?

Pour le premier EP, on s’est fait plaisir sans trop réfléchir, en essayant de combler toutes nos envies. De jolies mélodies planantes et des pianos mélancoliques, mais aussi une énergie rock, parce qu’on avait envie que ça cogne sur scène. Le problème, c’est que plutôt que d’arriver à une synthèse vraiment forte et originale, on était plutôt dans un compromis pas assez tranché. Il y a beaucoup de chansons qui nous plaisent sur ce disque, mais c’est comme si on n’avait pas réussi à faire des choix, et donc exclure des choses. Il n’est pas vraiment rock and roll, pas vraiment planant… Pour le suivant, on a essayé de faire ces choix, de prendre un parti. Arrêter d’avoir peur de perdre certains trucs, pour se laisser la chance d’en gagner d’autres. On a sûrement frustré certains de nos premiers fans, mais on en est ressorti avec une couleur plus forte et originale.

SD – Le groupe distille désormais de belles harmonies vocales qui semblent prendre le premier rôle, un savoir-faire rehaussé de votre magnifique voix à la fois grave et haut perchée, capable de monter dans les tonalités les plus hautes. Qu’est-ce qui vous a amenés à emprunter cette nouvelle voie ?

Il y a une double raison. La première c’est qu’au moment de mon arrivée en Belgique et de la création de Beautiful Badness, j’ai en parallèle rejoint pendant 3 ans le chœur Polyphonia de Bruxelles (sous la direction de Denis Menier). Ça a été une très belle expérience qui nous a emmenés dans des dizaines de concerts, y compris dans des endroits incroyables comme la scène du Studio 4 de Flagey ou la cathédrale de Lubeck en Allemagne… Ça m’a ouvert à un monde musical que j’appréciais déjà mais que j’ai commencé à comprendre en profondeur et à vouloir explorer. La seconde c’est que la composition du groupe a évolué sans cesse depuis sa création, et qu’à chaque fois qu’un nouveau membre a fait son entrée, il s’est révélé être bon chanteur. On s’est donc retrouvés avec 4 chanteurs dans le groupe, et donc l’envie inévitable d’exploiter cette chance à fond.

SD – Vous faites une musique pour oreilles délicates, voire avisées. A contre-courant total de la vague électro actuelle. Est-ce un choix bien assumé ?

Jusqu’à récemment, en tout cas oui. Après, comme tout le monde, on affirme des choses, puis on finit par dire ou faire le contraire évidemment. Je crois que je faisais jusqu’à maintenant un rejet de l’électro, d’une part parce que tout le monde en faisait et que j’ai une méfiance par rapport aux modes en général, d’autre part, parce que je n’avais pas encore trouvé une manière qui me plaisait d’utiliser les possibilités infinies apportées par le numérique et le sampling. Mais je commence maintenant à trouver des choses qui me parlent, du côté des sons hip hop notamment (le nouveau comme l’ancien).  Bon, mélanger des sons hip-hop avec de la musique mélancolique chantée, ça n’a rien de révolutionnaire, ça s’appelle le Trip Hop et ça été inventé il y a 25 ans… Mais il y a toujours de nouvelles manières de faire. Donc peut-être que les prochaines chansons ne seront plus à 100% organiques.

Beautiful Badness – Vidéo : Run

SD – L’on imagine ô combien les soins que vous apportez aux compositions sont minutieux. L’on sent une terre véritablement fécondée par votre plaisir, et votre volonté de parfaire votre œuvre, aux sons très chauds, très organiques, très vivants… Pourriez-vous développer ?

Difficile de résumer. Ce qui est sûr c’est que je passe des centaines d’heures dans mon mini laboratoire chez moi, seul devant mon pc. Je crois que je fais partie des seuls paumés qui composent et enregistrent sur PC et sur Cubase. Parfois les chansons mettent des semaines avant de tenir debout, parfois c’est réglé en 3 ou 4 heures. Ce sont d’ailleurs souvent ces dernières les plus réussies. C’était le cas notamment de A Sunny Morning. Mais même quand on a l’impression de faire une chanson en 3h, en réalité on l’a souvent plutôt faite en 10 ans. Par exemple, la mélodie et la structure de I Will Hunt You Down, je les ai composées sur mon canapé il y a 10 ans un soir à Grenoble quand j’avais un quart d’heure à tuer avant d’aller prendre un train. C’est seulement l’an dernier que j’ai trouvé comment en faire une chanson complète.

SD – Comment l’inspiration vous vient-elle en composant ? La volonté serait-elle de créer une musique du cœur, portée par une inspiration profonde « ouverte aux accidents » ?

Parfois mon point de départ est un motif instrumental (ex : les violons pizzicato de A Sunny Morning), parfois c’est plutôt une mélodie vocale. Il m’arrive même d’avoir une mélodie et son accompagnement pour un refrain, et c’est en cherchant en direct sur le piano un bon couplet pour compléter que je finis par trouver une idée qui me plaît vraiment et à laisser tomber le refrain d’origine. Enfin, le plus souvent, je fais tourner une idée dans ma tête dans des endroits et des moments complètement déconnectés de la musique. En marchant dans la rue (ce qui doit sans doute me donner l’air un peu bizarre pour les gens que je croise 🙂 ), ou dans le métro, en voiture…, etc. C’est également vrai qu’il faut laisser la place aux accidents, se laisser surprendre soi-même. Souvent des chansons sont parties d’une « fausse note » sur autre chose, une erreur qui sonnait bien. Ce qui est sûr en tout cas c’est d’une part que je cherche toujours à trouver l’équilibre fragile entre nouveauté/originalité d’un côté, et lisibilité de l’autre. J’ai envie que mes morceaux soient surprenants, mais compréhensibles pour tous. D’autre part depuis peu, les paroles ont pris une importance capitale. J’avais tendance auparavant à bâcler cette partie en dernière minute. Aujourd’hui, je ne suis plus capable d’être emballé par un morceau si les paroles ne me touchent pas.

SD – L’on sait que la dynamique d’un groupe est la manière dont il fonctionne. Quelles sont les interactions qui s’établissent entre vous et comment se prennent les décisions ?

Il est vrai que je suis le genre de leader de groupe un peu « envahissant » :-). Il est établi depuis la création du groupe que je suis seul compositeur et que je tranche sur les décisions principales. Cependant, c’est bel et bien un groupe dans le sens où rien n’aurait pu être fait si j’avais été seul. J’ai besoin de l’énergie collective pour avancer et j’ai besoin de la puissance du groupe sur scène pour vivre la musique à fond. Olivier (guitariste) a été mon bras droit depuis la création. Gilles (batterie) était là quasiment dès le début aussi. Raphaële et Antoine arrivés plus récemment ont aussi apporté leur plus à l’ensemble.  C’est indispensable pour moi d’avoir une équipe pour multiplier les points de vues, et se rebooster les uns les autres quand il y a des doutes. Sur le plan artistique, si jusqu’à maintenant j’ai toujours fait la composition seul de mon côté, les arrangements live ont toujours été travaillés en groupe, chacun apportant ses idées sur son instrument mais aussi sur l’ensemble.

SD – Au niveau de vos influences, vous semblez marcher dans les pas de Jeff Buckley, Queen et autre Radiohead. Quels sont véritablement les styles et les musiques qui ont bercé votre enfance / adolescence ?

Ces trois noms sont déjà un bon résumé. J’ai grandi dans une maison avec deux étages. Celui des parents où la musique classique allait à fond dans le salon tous les dimanches matins, et celui de mes grands frères qui écoutaient Queen en boucle, mais aussi tous les groupes phares de leur génération : les 90’s. Radiohead parmi les premiers. Je crois que ce mélange s’est suffisamment imprimé pour ressortir clairement dans mes compos aujourd’hui. Sans oublier le seul groupe qui faisait consensus dans toute la famille : The Beatles. Plus tard j’ai également forgé des goûts plus personnels, avec Jeff Buckley, Pink Floyd, Portishead, mais aussi inévitablement les groupes populaires dans ma génération : Muse, Archive, Coldplay (jusqu’au 3ème album, après plus possible 🙂 ). Le goût pour le classique ne m’a jamais lâché, et au milieu de ces disques d’ados, il y avait les requiem de Fauré et Berlioz qui tournaient aussi en boucle. Enfin il y a l’intrus dans tout ça, mais qui a monopolisé une bonne partie de mes jeunes années : Brel.

SD – Pour obtenir ce son brut et authentique qui vous caractérise, quelles sont vos exigences (si j’ose dire) quant au choix de vos instruments et le matériel utilisé. Analogique, numérique ?

Pour le dernier EP, même si on n’est pas allé jusqu’à utiliser des bandes, on a privilégié l’analogique. Je ne suis pas un ardent défenseur de l’analogique contre le numérique. Chacun fait comme il veut et aujourd’hui c’est vrai que pour beaucoup de choses, on peut obtenir le même son avec des simulations qu’avec le vrai instrument. Mais pour moi, ce qui compte c’est ce vers quoi l’instrument vous emmène spontanément. Oui, si je demande à un type vraiment bon de refaire avec un piano virtuel, le son du piano à queue que j’ai enregistré, il y arrivera. Mais si maintenant je lui demande de créer un morceau à partir de rien, il n’arrivera pas du tout au même résultat avec l’un ou avec l’autre. Il n’y a pas un mieux et un moins bien. Simplement les instruments au naturel, tout comme les amplis…, etc. restreignent déjà les possibilités en imposant leur caractère, et c’est quelque chose qui m’aide à créer et à être inspiré. Après le confort et la rapidité de travail du numérique, ainsi que la possibilité d’avancer chez soi seul avec un tout petit budget sont aussi un atout, à condition de ne pas se perdre dans le million de possibilités offertes.

SD – Sur scène, votre prestation est jubilatoire et votre plaisir d’y être est vraiment palpable. Cet échange avec le public et cette sensation live sont-ils essentiels pour vous ?

Oui. C’est l’aboutissement du reste. La puissance et l’énergie du son sur scène et ce que renvoie le public. C’est un peu le frisson après lequel la plupart des musiciens courent. Et puis une fois qu’on est sur scène, c’est aussi le moment où on arrête un peu de réfléchir : est-ce que les arrangements sont biens, est-ce que le son est comme-ci ou comme-ça… Ça, ce sont les questions qu’on se pose beaucoup juste avant ou juste après, mais pendant le set, tout est beaucoup plus immédiat.

SDLa Complainte du partisan, déjà populaire dans les années 50, devient un « tube » international. Vingt-six ans plus tard, Leonard Cohen la fait figurer sur son deuxième album, Songs From a Room, et voilà que vous décidez nouvellement de la revisiter avec une french-touch de toute beauté. Cette nouvelle mouture est une vraie perle mélodique ! Pourquoi ce choix de chanson ?

C’est une chanson que j’ai beaucoup écoutée étant ado, sur une compil « fait-maison » de Léonard Cohen. Mais surtout un jour je suis tombé sur l’excellente reprise faite par le groupe folk-rock 16 Horsepower avec une interprétation vocale beaucoup plus agressive et plus dramatique, et la partie française chantée avec le timbre cassé de Bertrand Cantat. J’ai flashé sur cette chanson. Par conséquent, lorsque l’an dernier on nous a demandé une reprise de Léonard Cohen pour un concert acoustique, ce choix s’est imposé de lui même. On s’est rendu compte qu’on aimait vraiment bien jouer la version qu’on en avait faite et on a eu envie d’en faire quelque chose de plus. Pour le coup l’arrangement de cette reprise a vraiment été un travail collectif de groupe.

Beautiful Badness – Vidéo : The Partisan (L.Cohen) @ Fondation Folon – Unisound BW Festival 2017

SD – Votre réflexion sur les quelques années à venir en ce monde sans pitié du « marché » de la musique ?

Ma seule conclusion pour le moment c’est que c’est un monde qui est totalement imprévisible. Impossible de deviner quelles seront les prochaines modes, comment les genres musicaux vont réussir à se réinventer ou non, et aussi comment les modes de consommations (streaming, téléchargement, festivals…) vont évoluer. Donc la seule chose qu’on peut faire c’est faire notre truc avec le plus de sincérité possible, ne pas trop calculer et en même temps ne pas se contenter de faire seulement ce qu’on sait déjà faire, ce qui est confortable. Se forcer à surprendre et à inventer des choses nouvelles.