Article coécrit.  Par Nicolas Sancinito et Michael Traver.

Anathema : une parfaite maîtrise du langage musical. Des compositions riches à partir d’un élément simple.

Prenez un (malheureux) mélomane ignorant l’existence d’Anathema, faites-lui écouter leur dernier opus, et il vous dira immédiatement que le groupe originaire de Liverpool est un mélange de rock alternatif, progressif, voire d’inspiration metal gothique. Là, dites-lui qu’à leurs débuts ils ont contribué à développer le doom/death metal, main dans la main avec des formations comme Paradise Lost ou My Dying Bride, et délectez-vous de l’écarquillement des yeux de votre petit cobaye.

Afin de lui expliquer la transfiguration du sextet, revenez sur sa genèse (NDLR : nous vous pardonnerons cet excès de vocabulaire de caractère divin, après tout vous êtes en train d’en définir l’une des déclinaisons sonores).

Anathema est formé en 1990 sous le nom de Pagan Angel. Peu après l’enregistrement de leur première démo, An Iliad of Woes, le combo change de nom et devient Anathema dès 1991. La démo ayant attiré l’attention de la scène métal anglaise, le groupe fraîchement nommé partagera la scène avec des formations déjà installées comme Bolt Thrower et Paradise Lost.

A cette exposition s’ajoutera une deuxième démo, All Faith Is Lost, qui leur décrochera un contrat pour quatre albums avec Peaceville Records, l’entame d’une carrière représentant aujourd’hui l’un des plus beaux exemples de renouveau musical. De Serenades, leur premier opus aux esprits doom/death metal sorti en 1993, à leur dernière création en 2014, Distant Satellites, aux allures de rock atmosphérique, le groupe porté par les frères Vincent et Danny Cavanagh a su opérer un changement stylistique majeur sans jamais pour autant sacrifier à leur trait mélancolique caractéristique, parfaitement représenté par l’album Judgment (1999), à mi-chemin entre les deux mondes qu’Anathema a su cultiver tout au long de leur 25 années de carrière.

Photo : Rod Maurice

Les signes avant-coureurs de cette progression s’étaient néanmoins fait sentir auparavant ; en 1994, le groupe enregistre Pentecost III, véritable pierre angulaire dans l’évolution du son d’Anathema. Le chanteur Darren White y abandonne son growl au profit d’une voix mélancolique et émouvante. Il quittera pourtant le groupe pour être remplacé par Vincent Cavanagh, qui enregistrera la même année les lead vocals de The Silent Enigma. L’album, qui flirte avec le gothic death metal, est un nouveau tournant majeur dans leur carrière. Le growl est de retour, mais en alternance avec des lignes vocales langoureuses, portées par des orchestrations plus sophistiquées au service d’un pathos davantage mis en exergue.

En 1996, Eternity marquera l’abandon total de la composante death du groupe, avec des voix désormais plus clean et des sons au côté ambiant plus léché.

Deux ans plus tard, Alternative 4 sort dans une période marquée par de nombreux changements de line-up, mais continue néanmoins dans la voie tracée par Eternity, tant du point de vue des voix plus mélodiques que de la composition instrumentale.

Judgment, que nous mentionnions plus haut, marque à nouveau un revirement de situation, mettant de côté la composante doom metal pour privilégier des chansons beaucoup plus lentes et expérimentales. Clairement inspiré par des Pink Floyd et autres Radiohead, le disque réussit à maintenir l’essence empreinte de mélancolie des opus précédents, et sera la première création du combo à faire appel à la voix de la chanteuse Lee Douglas, qui deviendra à l’avenir membre à part entière du groupe et un élément essentiel de leur identité. Parallèlement, Judgment signera l’abandon progressif du metal pur et dur, en faveur du rock d’avant-garde, ou rock expérimental, qu’ils confirmeront dans les deux albums suivants, A Fine Day to Exit (2001) qui octroiera au groupe une composante alternative, et A Natural Disaster (2003) qui incorporera une touche plus progressive.

Anathema reviendra après 7 ans de break, fort d’un long cheminement vers une nouvelle façon d’écrire sa musique, dont l’aboutissement sera les trois opus réalisés ces dernières années, We’re Here Because We’re Here (2010), Weather Systems (2012) et Distant Satellites (2014).

A ce stade, un petit avertissement s’avère nécessaire pour ceux qui attendraient de chaque chanson des changements de métriques improbables, des breaks de batterie olympiques, ou des soli de guitare défiant la théorie de la relativité : la seule virtuosité présente dans le nouvel Anathema est celle de la parfaite maîtrise de leur langage musical. Exit les structures complexes d’un Dream Theater, le propos n’est plus dans la forme mais dans le fond.

L’utilisation d’un matériau simple est en effet souvent à la base de leurs pièces, se rapprochant du courant américain de la musique répétitive (ou minimaliste) d’un Steve Reich ou d’un John Adams. La répétition de cet élément musical n’a d’autre but que celui de nous faire voyager en le faisant progresser petit à petit, en le magnifiant à travers des crescendos instrumentaux, et en le portant à un climax bouleversant (ne passez pas à côté de morceaux cultes comme Untouchable, Anathema, ou encore « The Beginning and The End ».

Photo : © Anathema

Les lignes vocales restent très expressives et sont plus que jamais la combinaison parfaite du registre étendu du grave à l’aigu de Vincent Cavanagh et de la voix envoûtante de Lee Douglas, dont le timbre lui est singulièrement complémentaire. En témoignent leurs nombreuses harmonies, illustrées entre autres magistralement dans The Lost Song part I, II, III.

Si les soli ont abandonné la virtuosité, ils la compensent allègrement en expressivité ; le vibrato et les harmoniques si chers au jeu de Danny rendent les morceaux encore plus sensibles et viennent prêter main forte aux orchestrations qui, se gardant soigneusement de tomber dans le stéréotype d’une ligne de cordes basique soutenant la mélodie vocale, élargissent au contraire le spectre sonore en trouvant leur place au sein de cette seule virtuosité recherchée par le groupe, celle d’une composition riche à partir d’un élément simple, en constante évolution dans son interprétation, inspirée d’expériences personnelles et musicales.

Que l’on ressorte du voyage proposé par Anathema satisfait d’avoir écouté un album bien écrit, ou complètement bouleversé par l’expérience, le sentiment commun reste celui d’avoir été traversé par une musique humble qui, comme l’a fait leur parcours musical, traverse et transcende la frontière entre les tripes et le cœur.

Anathema : Vidéo Untouchable – Concert Universal

En écoute, sur Deezer : Anathema « Weather Systems »